La poésie saphique, née du génie lyrique de l’ancienne poétesse grecque Sappho de Lesbos, a longtemps servi de voix puissante pour l’amour et le désir entre femmes. Des fragments éphémères de vers antiques aux expressions contemporaines vibrantes, les poèmes d’amour saphique capturent la complexité, la passion et la tendresse de l’intimité féminine à travers les siècles et les cultures. Ces œuvres n’éclairent pas seulement des paysages émotionnels personnels, mais tracent également un chemin à travers l’histoire des voix féminines en littérature, défiant souvent les contraintes sociétales pour célébrer un amour jugé non conventionnel. Explorer cette riche tradition révèle une lignée de poètes qui ont osé nommer leurs désirs et leurs affections, forgeant une partie vitale du canon littéraire.
Le fondement de cette tradition commence, bien sûr, avec Sappho elle-même. Bien que seuls des fragments de son œuvre aient survécu, ces aperçus offrent des perspectives alléchantes sur le monde émotionnel de son époque, rempli d’images vives et de sentiments intenses. Des phrases suggérant une douce nostalgie ou des espaces sacrés partagés soulignent les liens profonds qu’elle a vécus et immortalisés en vers.
Considérez ces vers évocateurs :
et sur un lit moelleux délicat tu laissais aller ta nostalgie
et
et il n’y avait ni [ ] ni aucun lieu saint ni d’où nous étions absentes
pas de bosquet [ ] pas de danse ] pas de son [
Ces bribes, même incomplètes, palpitent d’un sentiment d’expérience partagée et d’une profonde libération émotionnelle.
L’un des fragments les plus célèbres et presque complets offre une description viscérale des effets physiques accablants de l’amour. Souvent appelé Fragment 31, il dépeint crûment l’intensité d’observer l’être aimé interagir avec un autre, provoquant une puissante réaction physiologique chez la narratrice. Cette pièce célèbre illustre magnifiquement l’intersection de l’observation, de l’émotion intense et de la manifestation physique du désir inhérent aux poèmes d’amour saphique.
Il me semble égal aux dieux cet homme quel qu’il soit qui en face de toi est assis et écoute attentivement ta douce parole
et ton beau rire—oh cela
met le cœur dans ma poitrine sur des ailes car quand je te regarde, même un instant, plus de parole en moi
non : la langue se brise et un fin feu court sous la peau et dans les yeux plus de vue et un bourdonnement remplit les oreilles
et une sueur froide me saisit et un tremblement me prend tout entière, plus verte que l’herbe je suis et morte—ou presque il me semble.
Mais tout est à oser, parce que même une personne dans la pauvreté . . .
(Traduit par Anne Carson dans If Not, Winter: Fragments of Sappho)
Ce poème est une leçon magistrale dans la représentation des symptômes physiques de l’excitation émotionnelle ou de la jalousie intense. La progression de l’écoute, à la parole et au rire, jusqu’à la désintégration physique complète de la narratrice – langue brisée, feu sous la peau, cécité, oreilles bourdonnantes, sueur, tremblements – transmet puissamment la force perturbatrice de ses sentiments. C’est un témoignage de l’habileté durable de Sappho à capturer la nature brute et accablante du désir, solidifiant sa place parmi les poètes célèbres de tous les temps et comme l’éponyme de l’amour saphique lui-même.
Des siècles plus tard, au XIXe siècle en Chine, la célèbre poétesse Wu Tsao a ouvertement écrit sur son amour pour les femmes. Son poème « Pour la courtisane Ch’ing Lin » est un exemple frappant d’une adresse directe et affectueuse à une aimée féminine.
Pour la courtisane Ch’ing Lin
Sur ton corps gracile Tes ornements de ceinture de jade et de corail tintent Comme ceux d’une compagne céleste Venue de la Cité de Jade Verte du Ciel. Un seul sourire de toi quand nous nous rencontrons, Et je deviens muette et j’oublie chaque mot. Depuis trop longtemps tu cueilles des fleurs, Et t’appuies contre les bambous, Tes manches vertes se refroidissant, Dans ta vallée déserte : Je peux te visualiser toute seule, Une jeune fille abritant ses pensées cryptiques.
Tu brilles comme une lampe parfumée Dans l’ombre qui s’épaissit. Nous jouons à des jeux de vin Et nous récitons les poèmes l’une de l’autre. Puis tu chantes « En me souvenant du Sud du Fleuve » Avec ses vers déchirants. Puis Nous nous peignons mutuellement les beaux sourcils. Je veux te posséder complètement – Ton corps de jade Et ton cœur promis. C’est le Printemps. De vastes brumes couvrent les Cinq Lacs. Ma chère, laisse-moi acheter une barque peinte en rouge Et t’emmener au loin
(Traduit par Kenneth Rexroth et Ling Chung dans Women Poets of China)
Ce poème passe d’une description physique exquise (« corps gracile », « ornements de ceinture de jade et de corail », « lampe parfumée ») à l’intimité de moments partagés (« jouons à des jeux de vin », « récitons les poèmes l’une de l’autre », « peignons mutuellement les beaux sourcils »). La réaction de la narratrice (« deviens muette ») fait écho au thème de Sappho d’être accablée par la présence de l’aimée. Le désir s’approfondit, passant de l’admiration à un désir d’union complète (« Je veux te posséder complètement ») et une fantaisie romantique d’évasion (« acheter une barque peinte en rouge / Et t’emmener au loin »). C’est un portrait vivant de l’affection, de la compagnie intellectuelle et du désir passionné.
De l’autre côté du globe, au début du XXe siècle à Paris, Natalie Clifford Barney et Renée Vivien furent des figures centrales d’un salon littéraire vibrant, exprimant ouvertement des thèmes saphique dans leur œuvre. Tandis que Barney publiait Quelques Portraits-Sonnets de Femmes, un recueil de poésie d’amour lesbienne utilisant l’exemple de sonnet, Vivien référençait explicitement Sappho et écrivait avec une passion indéniable.
Le poème de Vivien « Le Toucher » est une exploration puissante de l’intimité physique et du désir entre femmes.
Le Toucher
Les arbres ont gardé quelque soleil attardé dans leurs branches, Voilés comme une femme, évoquant un autre temps, Le crépuscule passe, pleurant. Mes doigts grimpent, Tremblants, provocateurs, la ligne de tes hanches.
Mes doigts ingénieux attendent quand ils ont trouvé La chair pétale sous la robe qu’ils écartent. Que curieux, complexe, le toucher, cet art subtil – Comme le rêve de fragrance, le miracle du son.
Je suis lentement les contours graciles de tes hanches, Les courbes de tes épaules, ton cou, tes seins insatiables. Dans ta blanche volupté mon désir se repose, S’évanouissant, se refusant les baisers de tes lèvres.
(Les Muses des Violettes : Poèmes par Renée Vivien)
Ce poème se concentre intensément sur le sens du toucher comme moyen d’exprimer et de vivre l’amour et le désir. Les premières lignes établissent une scène sensuelle, crépusculaire. Le cœur du poème est l’exploration délibérée, presque révérencieuse, du corps de l’aimée (« doigts grimpent », « chair pétale », « suis lentement les contours graciles »). La narratrice décrit le toucher comme un « art subtil », complexe et profond, semblable à d’autres miracles sensoriels. La dernière strophe nomme explicitement le « désir » et son lieu de repos dans la « blanche volupté » de l’aimée, culminant dans une image puissante d’évanouissement, soulignant la réaction physique et émotionnelle intense évoquée par le toucher intime. Le mouvement prudent et la concentration sur des parties spécifiques du corps créent une expérience profondément sensuelle pour le lecteur.
Passant aux États-Unis, Elsa Gidlow a publié On A Grey Thread en 1923, l’un des premiers livres de poésie lesbienne dans le pays. Plus tard, sa collection Sapphic Songs a continué cette exploration. Son poème « For the Goddess Too Well Known » plonge dans les thèmes de la prise, de la récupération et de la dévotion passionnée dans un espace privé.
Pour la Déesse Trop Bien Connue
J’ai dérobé les rues bavardes, Volé une jolie fille à leur fléau, Je l’ai subtilisée pour un sacrifice Que je ferai à cette nuit.
Je l’ai amenée, riant, Dans mon jardin rêvant tranquillement. Pour ce qui y sera fait, Je ne demande pardon à aucun homme.
Je brosse le rouge de ses joues, Nettoie le khôl noir des bords De ses yeux ; dénoue ses cheveux ; Découvre les membres chatoyants, timides.
Je casse des roses sauvages, les disperse sur elle. Les épines entre nous piquent comme la douleur de l’amour. Sa chair, amère et salée à ma langue, Je la goûte avec des baisers infinis et la goûte encore.
À l’aube je la laisse Endormie dans mon jardin qui s’éveille. (Pour ce qui y fut fait, Je ne demande pardon à aucun homme.)
(Sapphic Songs par Elsa Gidlow)
Gidlow utilise un langage fort, presque provocateur (« dérobé », « Volé », « subtilisée ») pour décrire l’acte d’éloigner l’aimée de la sphère publique (« rues bavardes ») vers un espace privé et sacré (« jardin rêvant tranquillement »). L’acte est présenté comme un « sacrifice » à la nuit, suggérant une rencontre ritualiste ou profondément significative. Le processus de dévoilement (« brosse le rouge », « Nettoie le khôl noir », « Découvre les membres chatoyants, timides ») est intime et tendre, révélant la beauté naturelle de l’aimée. Le point culminant est une expérience sensorielle intense (« les épines entre nous piquent comme la douleur de l’amour », « Sa chair, amère et salée », « la goûte avec des baisers infinis et la goûte encore »), mélangeant douleur et plaisir, amertume et douceur. L’affirmation répétée « Je ne demande pardon à aucun homme » souligne l’indépendance et la possession de soi de la narratrice et la nature décomplexée de cet amour.
Audre Lorde, figure imposante de la littérature du XXe siècle, a écrit la célèbre phrase : « Et il n’y a pas, pour moi, de différence entre écrire un bon poème et avancer au soleil contre le corps d’une femme que j’aime. » Cette déclaration encapsule parfaitement sa vision de l’inséparabilité de la passion créative et de l’amour saphique, un thème puissamment présent dans son œuvre.
Son « Poème d’Amour » est une description intensément physique et élémentaire de l’intimité sexuelle entre femmes.
Poème d’Amour
Parle terre et bénis-moi de ce qui est le plus riche fais couler le ciel en miel hors de mes hanches rigides comme des montagnes étalées sur une vallée creusée par la bouche de la pluie. Et je sus quand j’entrai en elle que j’étais haut vent dans ses forêts creuses doigts murmurant un son le miel coula de la coupe fendue empalée sur une lance de langues sur la pointe de ses seins sur son nombril et mon souffle hurlant dans ses entrées à travers des poumons de douleur. Avide comme des goélands ou un enfant je me balance au-dessus de la terre encore et encore et encore.
(The Collected Poems of Audre Lorde)
Ce poème est une expression volcanique du désir, fusionnant le corps physique avec la puissance brute de la nature. La narratrice invoque la terre et le ciel, transformant son propre corps en paysages (« hanches rigides comme des montagnes », « vallée creusée par la bouche de la pluie »). L’acte d’entrer dans l’aimée est décrit par de puissantes forces naturelles (« haut vent dans ses forêts creuses »), tandis que le plaisir réciproque est transmis par une imagerie riche et tactile (« le miel coula de la coupe fendue », « empalée sur une lance de langues »). Le poème n’hésite pas à aborder les sons et les sensations du sexe, y compris les « hurlements » et les « poumons de douleur », suggérant une expérience accablante et peut-être cathartique. L’image finale de se balancer « au-dessus de la terre » transmet un sentiment de libération et de libération extatique trouvée grâce à ce lien physique et émotionnel.
Pat Parker, contemporaine de Lorde, fut une autre voix cruciale dans la poésie féministe lesbienne noire. Son poème « Pour Willyce » offre une expression d’amour plus directe, mais tout aussi profonde, à travers l’action physique, ajoutant une couche de commentaire ironique.
Photographie du poème 'For Willyce' par Pat Parker, un poème d'amour saphique renommé.Photographie du poème « Pour Willyce » de Pat Parker, un poème d’amour saphique renommé.
Quand je te fais l’amour j’essaie à chaque coup de langue/ de dire je t’aime de taquiner je t’aime de marteler je t’aime de fondre je t’aime
& tes sons dévalent oh dieu ! oh jésus ! et je pense – voilà, un type se voit attribuer le mérite de ce qu’une femme a fait, encore une fois.
(Pit Stop par Pat Parker)
Le poème de Parker frappe par sa franchise et sa répétition, soulignant l’intentionnalité d’exprimer l’amour par des actes physiques. La narratrice assimile explicitement le « coup de langue » à dire « je t’aime », utilisant des verbes variés (« taquiner », « marteler », « fondre ») pour transmettre la nature multiforme de cette expression. Le poème bascule ensuite brusquement avec les exclamations de l’aimée, soulignant un réflexe culturel courant qui attribue le plaisir ultime à la divinité ou à des figures masculines. Les dernières lignes livrent une critique féministe puissante, réaffirmant le pouvoir et le plaisir des corps et des actions des femmes dans l’acte amoureux, le contrastant avec l’effacement historique ou la mauvaise attribution de l’agentivité et de la satisfaction féminines. La simplicité du langage dissimule la profondeur de l’intention émotionnelle et du commentaire politique tissés dans cette pièce courte et percutante.
Les poètes saphique contemporaines continuent de bâtir sur ce riche héritage, explorant les thèmes de l’amour, de l’identité et du lien avec de nouvelles perspectives. La collection de Julie Marie Wade When I Was Straight offre une réflexion poignante sur le cheminement vers l’acceptation de l’identité et de l’amour saphique. La première section, intitulée « When I Was Straight », utilise des images évocatrices pour décrire un état d’être avant de reconnaître et d’agir pleinement sur son amour pour les femmes.
Quand J’étais Hétéro
Je n’aimais pas les femmes comme je les aime maintenant. Je les aimais les yeux fermés, le dos tourné. Je les aimais silencieuses, & surprises, & timides.
Le monde était une soirée pyjama sans rêve, sacs de couchage comme des camisoles de force étalés sur le sol du salon, mon visage pressé contre un
oreiller fin.
Toute la nuit je me réveillais à la pluie sur les fenêtres des inconnues. Personne ne se souvenait de laisser une lumière allumée dans le couloir. Le père de quelqu’un semblait toujours se raser.
Quand je me levai, j’essayai de marcher sur la pointe des pieds autour des corps endormis, leurs longs cheveux tachetés de confettis, leurs visages pâlis par la
lune du porche.
Je ne savais jamais exactement où était la salle de bain. J’essayai de réveiller la fille hôte pour lui demander, mais elle n’était qu’une à la dérive dans cette mer de corps. J’avais honte
de dire qu’elles me semblaient toutes pareilles, belles & intouchables comme des étoiles. Il faudrait des années avant que j’apprenne à trouver qui que ce soit dans le sombre
somptueux, terrifiant.
(When I Was Straight par Julie Marie Wade)
Bien que décrivant un état passé de non-reconnaissance plutôt que l’amour présent, ce poème est profondément pertinent pour l’exploration des poèmes d’amour saphique. Il capture le sentiment d’être déconnectée ou incapable de s’engager pleinement dans la possibilité de l’amour pour les femmes (« les yeux fermés, le dos tourné », « silencieuses, & surprises, & timides »). L’imagerie de la « soirée pyjama sans rêve » avec des « sacs de couchage comme des camisoles de force » transmet un sentiment de contrainte et d’irréalité. La confusion de la narratrice et son incapacité à distinguer ou à atteindre les figures « belles & intouchables » autour d’elle soulignent la lutte de l’identité et du désir naissants. Les dernières lignes soulignent le long et difficile cheminement pour pouvoir « trouver qui que ce soit dans le sombre somptueux, terrifiant » – une puissante métaphore pour naviguer les complexités de la découverte de soi et embrasser enfin l’amour saphique. Comprendre ce parcours enrichit l’appréciation des poèmes qui célèbrent l’amour pleinement réalisé. Analyser la poésie implique souvent de comprendre de tels cheminements nuancés dans le texte, en tenant compte d’éléments comme le rythme et la structure qui peuvent être éclairés par une compréhension de ce qu’est un mètre en littérature.
Des fragments antiques de Sappho empreints de nostalgie et d’accablement physique aux expressions classiques d’admiration et de désir de Wu Tsao, l’exploration sensuelle du toucher de Vivien, la passion défiante de Gidlow, le lien élémentaire de Lorde, l’affirmation directe et la critique de Parker, et la réflexion poignante de Wade sur le chemin de l’acceptation de soi, les poèmes d’amour saphique offrent un récit continu et évolutif de l’amour entre femmes. Ces poèmes ne sont pas seulement des artefacts historiques ; ce sont des témoignages vivants du pouvoir durable du désir, du lien et de la capacité du cœur humain à aimer et à être aimé, exprimés avec courage et art à travers le temps.