Edgar Allan Poe a célèbrement déclaré : « La mort d’une belle femme est, sans conteste, le sujet le plus poétique du monde. » Cette déclaration provocante laisse entrevoir un aspect fascinant de l’histoire littéraire, particulièrement dans le domaine de la poésie romantique et son influence ultérieure sur l’ère victorienne : un engagement profond, souvent mélancolique, envers le thème de la mort. Loin d’être simplement morbide, cette fascination s’est souvent entrelacée avec des idées de beauté, de transcendance et de la nature éphémère de la vie.
Les poètes romantiques, dans leur quête de l’idéal et du sublime, se sont souvent tournés vers la mort comme une évasion des luttes et de la laideur perçues de la vie quotidienne. Elle représentait un état ultime de paix, une libération de la douleur terrestre. John Keats, une figure clé de la poésie romantique anglaise, a contemplé cela dans son poème « On Death » (Sur la mort), écrit en 1814. Il remet en question la peur commune de mourir, contrastant les « plaisirs éphémères » de la vie qui « semblent être une vision » avec la finalité perçue de la mort. Pourtant, il note le paradoxe humain : nous souffrons à travers les luttes de la vie, mais craignons le réveil ultime que la mort pourrait apporter. Percy Bysshe Shelley, un autre titan de la poésie romantique, était pareillement préoccupé par la mort, la considérant parfois comme un chemin vers le bonheur et la perfection ultimes.
Figure d'une jeune femme allongée sur des oreillers, tête tournée, mains jointes sur les genoux, dans une pièce sombre.
L’ère victorienne a hérité et amplifié cette vision romantisée de la mort, particulièrement l’esthétique d’une fin lente et douce. Cela est vivement capturé dans l’œuvre du photographe Henry Peach Robinson. Sa photographie de 1858, « Fading Away » (S’évanouissant), en est un parfait exemple. Cette image, remarquable comme l’un des premiers photomontages, dépeint une jeune femme pâle et frêle, probablement mourante de consomption, entourée de membres de sa famille en deuil. La photographie incarne la fascination de l’époque pour la mort, la présentant non comme une fin soudaine, mais comme un départ mis en scène, presque théâtral. La figure paternelle se détournant, peut-être retenant des larmes ou se sentant impuissante, souligne le poids émotionnel accordé à cette transition. Pour les Victoriens, si l’esthétique pouvait sembler appropriée, la nature publique d’un moment aussi intime a été initialement choquante, mettant en évidence une frontière différente entre le chagrin privé et l’affichage public par rapport à aujourd’hui.
Le poème « On Death » de John Keats offre une fenêtre sur la sensibilité romantique concernant la mortalité :
La mort peut-elle être sommeil, quand la vie n’est qu’un rêve,
Et les scènes de béatitude passent comme un fantôme ?
Les plaisirs éphémères semblent être une vision,
Et pourtant nous pensons que la plus grande douleur est de mourir.Qu’il est étrange que l’homme sur terre erre,
Et mène une vie de malheur, mais ne renonce pas
À son chemin rocailleux ; ni n’ose-t-il contempler seul
Son destin futur qui n’est qu’un réveil.
Ce poème reflète la contemplation romantique de la mort comme potentiellement non pas une fin, mais une forme de « réveil » de l’état onirique de la vie. Cette perspective s’aligne sur le désir des poètes de la poésie romantique pour la transcendance et l’évasion des malheurs terrestres.
La photographie de Robinson de 1857, « She Never Told Her Love » (Elle n’a jamais dit son amour), a servi d’étude pour la figure centrale de « Fading Away ». Inspirée par un vers de la Douzième Nuit de Shakespeare, qui parle de l’amour caché rongeant la beauté d’une jeune femme « comme un ver dans le bourgeon », cette image se concentre uniquement sur la jeune fille mourante.
Henry Peach Robinson, She Never Told Her Love, 1857
Le vers de Shakespeare :
« Elle n’a jamais dit son amour,
Mais a laissé la dissimulation,
comme un ver dans le bourgeon,
Se nourrir de sa joue de damas »
Cette étude souligne l’isolement de la jeune fille dans sa souffrance. Tandis que « She Never Told Her Love » capture une solitude poignante, l’ajout de la famille dans « Fading Away » amplifie le récit et le drame collectif entourant la mort dans l’imagination victorienne.
Contraster les visions romantique et victorienne avec les attitudes modernes révèle un changement culturel important. Aujourd’hui, l’engagement direct de l’époque précédente avec la mort est souvent qualifié de « morbide » ou de « gothique ». La mort est devenue un sujet plus tabou, souvent caché ou aseptisé. Cela contraste fortement avec la vision romantisée où la mort, particulièrement celle d’une vie jeune et belle, était considérée comme le sujet le plus poétique et émouvant pour l’art et la poésie romantique. L’idée de mourir littéralement d’un cœur brisé, un concept profondément ancré dans la littérature et l’art romantiques, semble étrangère dans un contexte contemporain qui privilégie souvent le contrôle et l’évitement des réalités désagréables.
Pourtant, le pouvoir de la poésie de se mesurer à la mort demeure. Le poète russe Sergueï Essénine, bien qu’écrivant au-delà de l’apogée de l’ère romantique (1895-1925), a écrit un poème sur la mort, « Goodbye, my friend, goodbye » (Au revoir, mon ami, au revoir), qui porte un poids émotionnel similaire, bien que né d’un autre type de chagrin (suicide). Découvert après sa mort et, selon la rumeur, écrit avec son propre sang, le poème est indéniablement tragique, mais possède aussi une résonance particulière avec la notion romantique de séparation et de possible retrouvaille.
Au revoir, mon ami, au revoir
Mon amour, tu es dans mon cœur.
Il était prédestiné que nous nous séparions
Et soyons réunis par la suite.Au revoir : pas de poignée de main à endurer.
N’ayons pas de tristesse — front plissé.
Il n’y a rien de nouveau à mourir maintenant
Bien que vivre ne soit pas plus nouveau.
Ce poème, bien qu’en dehors de la période historique de la poésie romantique, fait écho à ses thèmes d’amour, de séparation, et à la nature intemporelle de l’existence et de la non-existence (« Il n’y a rien de nouveau à mourir maintenant / Bien que vivre ne soit pas plus nouveau »). Il suggère que la mort, bien qu’une séparation, n’est peut-être pas une fin ultime, offrant une lueur de l’espoir transcendant souvent recherché dans la poésie romantique antérieure aux prises avec la mortalité.
Explorer comment la poésie romantique et l’art victorien ont dépeint la mort offre un regard profond sur l’évolution des perspectives culturelles. Alors que la société moderne peut éviter de tels portraits directs et romantisés, le pouvoir durable de poèmes comme ceux de Keats et d’Essénine nous rappelle que la mort, en tant qu’expérience humaine universelle, continue d’être un terrain fertile, bien que difficile, pour l’exploration poétique. Cela souligne comment l’art de la poésie nous permet de faire face à l’inévitable, trouvant beauté, sens, et parfois même espoir face au mystère le plus profond de la vie.