Les sonnets de William Shakespeare constituent un accomplissement monumental dans la poésie anglaise, offrant des aperçus profonds sur les thèmes de l’amour, de la beauté, du temps, de la mortalité et du pouvoir durable du vers. Publiés dans un recueil de 154 poèmes en quarto en 1609, ces sonnets ont probablement été composés sur de nombreuses années tout au long de la carrière prolifique de Shakespeare. Contrairement aux poèmes narratifs ou aux pièces de théâtre, les sonnets offrent une voix plus intime et lyrique, plongeant dans des émotions complexes et des réflexions philosophiques à travers une forme très structurée.
Contents
- Les mystérieux destinataires : le Fair Youth et la Dark Lady
- Exploration des thèmes clés et sonnets sélectionnés
- Sonnet 2 : ‘When forty winters shall besiege thy brow’
- Sonnet 12 : ‘When do I count the clock that tells the time’
- Sonnet 17 : ‘Who will believe my verse in time to come’
- Sonnet 18 : ‘Shall I compare thee to a summer’s day’
- Sonnet 20 : ‘A woman’s face with nature’s own hand painted’
- Sonnet 29 : ‘When in disgrace with Fortune and men’s eyes’
- Sonnet 30 : ‘When to the sessions of sweet silent thought’
- Sonnet 55 : ‘Not marble, nor the gilded monuments’
- Sonnet 60 : ‘Like as the waves make towards the pebbled shore’
- Sonnet 73 : ‘That time of year thou mayst in me behold’
- Sonnet 116 : ‘Let me not to the marriage of true minds’
- Sonnet 129 : ‘Th’ expense of spirit in a waste of shame’
- Sonnet 130 : ‘My mistress’ eyes are nothing like the sun’
- Sonnet 144 : ‘Two loves I have of comfort and despair’
- L’héritage intemporel
Comprendre la forme des sonnets écrits par William Shakespeare est essentiel pour apprécier leur art. Le sonnet shakespearien ou anglais se compose généralement de 14 vers, écrits en pentamètre iambique (un rythme de dix syllabes par vers, alternant syllabes non accentuées et accentuées). Il est structuré en trois quatrains (strophes de quatre vers) et un distique final rimé (deux vers). Chaque quatrain développe généralement une idée ou un argument spécifique, souvent avec un schéma de rimes ABAB CDCD EFEF. Le distique final, avec sa rime GG, offre un résumé, un revirement (twist) ou une résolution aux idées présentées dans les vers précédents. Cette structure permet une exploration dynamique d’un thème, s’accumulant à travers les quatrains et culminant en une déclaration finale puissante.
Les mystérieux destinataires : le Fair Youth et la Dark Lady
L’un des aspects les plus intrigants des sonnets écrits par William Shakespeare est le mystère entourant l’identité des personnes auxquelles ils sont adressés. La dédicace du quarto de 1609 est à un énigmatique « Mr. W.H. », et les sonnets eux-mêmes semblent être dirigés vers deux figures principales : un jeune homme magnifique, souvent désigné comme le « Fair Youth », et une femme mystérieuse, connue sous le nom de « Dark Lady ».
Les 17 premiers sonnets, les « Sonnets de la Procréation », semblent s’adresser au Fair Youth, l’exhortant à se marier et à avoir des enfants pour préserver sa beauté. L’intensité des sentiments et la profondeur de l’admiration exprimées dans ces sonnets ont donné lieu à de nombreuses spéculations sur la nature exacte de la relation entre le poète et le jeune homme. Bien que des candidats comme William Herbert, 3e comte de Pembroke, et Henry Wriothesley, 3e comte de Southampton (à qui Shakespeare a dédié Venus and Adonis et The Rape of Lucrece), aient été proposés, leur identité reste débattue, souvent liée aux initiales de la dédicace ou aux réseaux historiques de patronage.
Plus tard dans la séquence, vers le Sonnet 127, une figure différente émerge – la Dark Lady. Ces sonnets contrastent fortement avec la poésie amoureuse idéalisante de l’époque. La Dark Lady est dépeinte avec un réalisme et une complexité saisissants, souvent décrite comme physiquement non idéalisée (« My mistress’ eyes are nothing like the sun », Sonnet 130), mais fascinante et causant au poète une agitation émotionnelle considérable, y compris la jalousie et l’obsession. Son identité est encore plus insaisissable que celle du Fair Youth, avec des candidats possibles allant de femmes aristocratiques comme Mary Fitton et Emilia Lanier à des figures potentiellement en dehors des cercles de la cour comme Black Luce, propriétaire d’un bordel. Il est également plausible que la Dark Lady soit une figure composite, incarnant diverses relations intenses ou des aspects de l’amour et du désir qui remettaient en question l’idéalisation poétique conventionnelle.
Ces figures énigmatiques ajoutent des couches de complexité biographique et émotionnelle aux sonnets, invitant les lecteurs à spéculer sur les expériences réelles qui ont pu inspirer ces poèmes profondément personnels.
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Exploration des thèmes clés et sonnets sélectionnés
Les sonnets écrits par William Shakespeare explorent un large éventail de thèmes, les entremêlant souvent au sein d’un même poème ou à travers la séquence. Le temps, la mortalité, l’amour sous ses diverses formes (idéalisé, obsessionnel, conflictuel), la beauté (sa fugacité et comment l’art peut la préserver), la trahison et le pouvoir de la poésie sont des préoccupations centrales. Plongeons dans quelques sonnets sélectionnés pour voir comment ces thèmes sont développés.
Sonnet 2 : ‘When forty winters shall besiege thy brow’
L’un des Sonnets de la Procréation, ce poème s’adresse au Fair Youth à propos de l’inévitabilité du vieillissement. Le poète exhorte le jeune homme à considérer que lorsqu’il atteindra quarante ans, sa beauté aura pâli, représentée par les « quarante hivers » qui laisseront leur marque. La seule façon de « montrer l’effet de ta beauté » et de préserver son héritage est d’avoir un enfant, qui héritera de son apparence et lui servira d’« exécuteur ». L’argument est essentiellement conventionnel, souvent utilisé dans la séduction, ici réorienté pour persuader le jeune homme de procréer, contrastant la déchéance potentielle de la beauté avec le renouveau de la vie par la descendance.
Sonnet 12 : ‘When do I count the clock that tells the time’
Ce sonnet médite puissamment sur la force destructrice du temps en observant ses effets sur divers phénomènes naturels : les heures qui passent mesurées par l’horloge, la journée qui s’évanouit, la violette qui se fane, les cheveux qui grisonnent, les feuilles qui tombent, la moisson récoltée. Tout ce qui est beau est sujet au « gâchis » du temps. Le poème conclut que la seule défense contre l’avance implacable du temps est la procréation, permettant à la beauté du jeune homme de perdurer dans ses enfants. Cela renforce le thème central des premiers sonnets, reliant la mortalité individuelle aux cycles plus larges de la nature.
Sonnet 17 : ‘Who will believe my verse in time to come’
Le dernier sonnet de la série de la Procréation considère les limites de la poésie elle-même dans l’immortalisation de la beauté du Fair Youth. Le poète soutient que ses vers, aussi véridiques ou éloquents soient-ils, seront considérés comme une simple exagération à l’avenir, car aucun mot ne pourrait adéquatement capturer les qualités extraordinaires du jeune homme. Par conséquent, outre le poème, le jeune homme doit avoir un enfant (« a child of thine »), dont l’existence servira de preuve irréfutable de la beauté que la poésie tente, aussi imparfaitement soit-il, de décrire.
Sonnet 18 : ‘Shall I compare thee to a summer’s day’
Peut-être le plus célèbre de tous les sonnets écrits par William Shakespeare, le Sonnet 18 déplace l’attention de la procréation vers le pouvoir de la poésie. Le poète considère d’abord comparer l’aimé à un jour d’été, mais trouve rapidement la comparaison inadéquate. L’aimé est « plus aimable et plus tempéré » que l’été, qui est fugace, sujet à des vents violents et finit par s’évanouir. Surtout, la beauté de l’aimé ne s’évanouira pas ; elle deviendra éternelle grâce aux vers du poète. Le poème déclare qu’aussi longtemps que l’humanité existera et pourra lire, ce sonnet vivra, et en lui, l’aimé vivra, immortalisé dans des « vers éternels ». C’est une affirmation triomphale de la capacité de l’art à défier le pouvoir destructeur du temps.
Sonnet 20 : ‘A woman’s face with nature’s own hand painted’
Ce sonnet, célèbrement complexe et débattu, décrit le Fair Youth comme ayant « un visage de femme » mais aussi une beauté masculine qui surpasse celle des femmes. Le langage est plein de jeux de mots et de doubles sens, soulignant l’attrait captivant mais potentiellement ambigu du jeune homme. Le poète déclare que la Nature destinait le jeune homme à être une femme, mais qu’elle fut si séduite par lui qu’elle ajouta « une chose sans objet pour mon dessein », lui donnant essentiellement un pénis, le rendant ainsi propre au plaisir sexuel des femmes mais pas à l’amour physique du poète (« mine be thy love and thy love’s use their treasure »). Le sonnet explore le désir, la beauté et la nature de la relation du poète avec le jeune homme.
Sonnet 29 : ‘When in disgrace with Fortune and men’s eyes’
Ce sonnet s’ouvre sur l’orateur se sentant complètement abattu, aliéné à la fois par la chance (« Fortune ») et par la société (« men’s eyes »). Il déplore son état, souhaitant ce que les autres ont – espoir, amis, talent, pouvoir. Dans ce moment de désespoir, cependant, ses pensées se tournent vers l’être aimé. Cette pensée agit comme un tournant soudain et transformateur (la volta, habituellement dans le distique, se produit plus tôt ici). Penser au « doux amour rappelé » de l’aimé l’élève à un état de joie si profond qu’il se sent plus riche et plus heureux qu’un roi, rejetant entièrement ses malheurs précédents. Le sonnet souligne le pouvoir consolateur et rédempteur de l’amour face à l’adversité extérieure.
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Sonnet 30 : ‘When to the sessions of sweet silent thought’
Un autre sonnet explorant le thème de la consolation par le souvenir de l’être aimé. L’orateur entre dans un état de réflexion mélancolique, se remémorant les chagrins passés, les échecs, les amis perdus et les « amants défunts ». Il pleure à nouveau les vieilles pertes, accumulant chagrin sur chagrin. Cependant, lorsqu’il pense à l’être aimé (« thee, dear friend »), tous ses chagrins disparaissent, et ses pertes passées sont restaurées. L’arc émotionnel passe d’une profonde tristesse face au passé à un soulagement et une joie soudains dans le présent, démontrant comment la pensée de l’être aimé peut réparer les blessures de la mémoire et dissoudre le chagrin.
Sonnet 55 : ‘Not marble, nor the gilded monuments’
Semblable au Sonnet 18, ce poème affirme le pouvoir des vers à immortaliser l’être aimé. Le poète contraste la nature temporaire des monuments physiques – statues de marbre et tombeaux dorés – qui seront éventuellement détruits par le temps et la guerre, avec l’endurance durable de sa poésie. Le sonnet promet que l’être aimé vivra dans sa « rime puissante », brillant plus fort que n’importe quel mémorial de pierre. L’être aimé continuera de vivre et d’être loué dans ce sonnet jusqu’à la fin des temps, ressuscitant lors du « jugement » (soit le jugement dernier, soit le jugement des futurs lecteurs) lorsque le poème sera lu. C’est une autre déclaration de la confiance du poète dans la capacité de son art à accorder l’immortalité.
Sonnet 60 : ‘Like as the waves make towards the pebbled shore’
Ce sonnet utilise une puissante comparaison pour dépeindre le passage de la vie humaine comme le mouvement implacable des vagues vers le rivage. De même que chaque vague remplace la précédente, nos minutes avancent vers notre fin, et la vie est un processus continu de croissance (« Nativity ») et de déclin (« Crooked eclipses ‘gainst his glory fight »). Le temps, qui donne initialement la vie, cherche finalement à détruire la beauté et la jeunesse. Le distique final offre la seule résistance possible : les vers du poète. Il jure que ses « vers subsisteront », préservant et louant l’être aimé malgré la destruction universelle causée par le temps.
Un portrait peint détaillé de William Shakespeare assis à un bureau en bois, écrivant avec une plume dans un livre, entouré de livres et de papiers.
Sonnet 73 : ‘That time of year thou mayst in me behold’
Ce sonnet utilise une série de métaphores pour décrire l’âge avancé de l’orateur et l’approche de la mort, probablement adressé au plus jeune Fair Youth. Tout d’abord, il se compare à la fin de l’automne ou au crépuscule de l’année (« That time of year… »), lorsque les feuilles tombent et que les oiseaux sont partis. Deuxièmement, il est comme le crépuscule du jour, la lumière qui s’estompe après le coucher du soleil. Troisièmement, il est comme les braises incandescentes d’un feu mourant, reposant sur les cendres de sa jeunesse. Le poème ne s’attarde pas sur le désespoir, mais plutôt sur la manière dont l’aimé perçoit ce déclin. Le distique final suggère que reconnaître la mortalité de l’orateur rendra l’amour de l’aimé « plus fort, / Pour aimer bien ce que tu dois quitter bientôt » – appréciant davantage l’amour en raison de sa fin imminente.
Sonnet 116 : ‘Let me not to the marriage of true minds’
Peut-être le poème d’amour le plus cité de la langue anglaise, le Sonnet 116 cherche à définir ce que le véritable amour n’est pas. Ce n’est pas quelque chose qui change lorsque les circonstances changent (« impediments ») ou lorsque l’aimé change (« alters when it alteration finds »). Le véritable amour est présenté comme une marque éternelle et fixe (« ever-fixed mark ») qui endure les tempêtes mais n’est jamais ébranlée. Il est comme l’Étoile Polaire guidant les navires perdus, constant et incommensurable. L’amour n’est pas sujet à la déchéance physique du temps, bien que la beauté s’estompe. Il dure « même jusqu’au bord du jugement dernier ». Le distique final propose un pari : si le poète se trompe sur cette définition de l’amour, alors il n’a jamais rien écrit, et aucun homme n’a jamais vraiment aimé.
Sonnet 129 : ‘Th’ expense of spirit in a waste of shame’
Passant à la séquence de la Dark Lady, le Sonnet 129 offre une description crue et viscérale de la luxure. Le poème décrit l’énergie intense et dévorante (« Th’ expense of spirit ») dépensée dans la luxure, qui ne mène qu’à un « gâchis de honte ». Avant l’acte, la luxure est pleine d’anticipation, promettant l’extase (« perjured, murderous, bloody, full of blame… Enjoy’d no sooner but despised straight »). Après la satisfaction, elle devient immédiatement détestable et conduit à la culpabilité et à la folie. C’est une exploration puissante de la nature destructrice et autodestructrice du désir physique pur, caractérisée par son énergie haletante, presque maniaque.
Sonnet 130 : ‘My mistress’ eyes are nothing like the sun’
Ce sonnet est une subversion ludique de la poésie amoureuse traditionnelle, en particulier de la convention pétrarquiste de comparer les traits de l’aimé à des phénomènes naturels idéalisés (yeux comme le soleil, lèvres comme le corail, seins comme la neige). Le poète énumère ces comparaisons conventionnelles et nie explicitement que sa maîtresse leur ressemble. Ses yeux ne sont pas comme le soleil, ses lèvres ne sont pas rouges comme le corail, ses seins ne sont pas blancs comme la neige, ses cheveux sont comme des fils noirs, son haleine n’est pas parfumée, et elle ne « marche pas dans l’air » quand elle marche. Cependant, le distique final apporte le coup de grâce : malgré toutes ces descriptions réalistes, il l’aime tout autant que n’importe quel poète aime sa maîtresse idéalisée, peut-être même plus, car son amour est basé sur la réalité, pas sur de fausses comparaisons. C’est une approche spirituelle et terre-à-terre de l’amour et de la beauté.
Sonnet 144 : ‘Two loves I have of comfort and despair’
Ce sonnet introduit explicitement la dynamique entre le poète, le Fair Youth (« mon ami masculin, et mon mauvais esprit féminin ») et la Dark Lady. Le poète voit ses deux amours comme représentant le « confort » (le Fair Youth) et le « désespoir » (la Dark Lady). Il soupçonne le « pire esprit » (la Dark Lady) d’essayer de corrompre ou de « tenter » son « meilleur ange » (le Fair Youth) pour l’éloigner de lui. Il craint que la Dark Lady n’ait séduit le Jeune Homme, le transformant en un « diable ». Le sonnet capture le tumulte émotionnel du poète, pris entre son affection pour le jeune homme et sa passion destructrice pour la dark lady, soupçonnant leur liaison et sa propre souffrance qui en découle.
L’héritage intemporel
Les sonnets écrits par William Shakespeare continuent de résonner auprès des lecteurs aujourd’hui en raison de leur maîtrise linguistique inégalée, de leur honnêteté émotionnelle et de leur exploration profonde des expériences humaines universelles. Ils dépassent la simple convention pour plonger dans la complexité de l’amour, les ravages du temps, la douleur de la trahison et le pouvoir transcendant de la poésie elle-même. Qu’ils s’adressent à un jeune homme mystérieux ou à une dame captivante mais troublante, Shakespeare utilise la forme du sonnet pour articuler sentiments et idées avec une clarté et une profondeur étonnantes. Ses sonnets ne sont pas de simples artefacts historiques ; ce sont des témoignages vivants du pouvoir durable des mots pour capturer la condition humaine dans toute sa beauté, sa fragilité et sa complexité. Les explorer offre une fenêtre unique sur l’esprit du plus grand poète du monde et sur l’art intemporel du vers.
Pour des notes explicatives détaillées et des paraphrases de tous les sonnets de Shakespeare, voir All the Sonnets of Shakespeare édité par Paul Edmondson et Stanley Wells, publié par Cambridge University Press (2020).