Le décès de Roger Scruton le 12 janvier a marqué la perte d’un philosophe éminent et intellectuel public, une voix rare qui a passionnément plaidé pour l’importance de la beauté. Scruton a consacré sa vie à cultiver la beauté et à s’efforcer de « ré-enchanter le monde ». Dans son influent documentaire « Why Beauty Matters » (Pourquoi la beauté compte), il présente un argument convaincant selon lequel la beauté est une nécessité humaine fondamentale capable d’élever l’esprit et de donner un sens à la vie. Il considère la beauté comme une valeur d’égale importance à la vérité et à la bonté, offrant du réconfort dans le chagrin et une affirmation dans la joie, révélant ainsi la valeur intrinsèque de l’existence humaine.
Scruton soutenait que la beauté diminue dans le monde contemporain, en particulier dans les domaines de l’art et de l’architecture. Pour ceux qui ont grandi en naviguant dans des paysages urbains, la confusion causée par une grande partie de l’art et de l’architecture modernes est une expérience familière. Le choix conscient de chercher la beauté dans les choses, menant souvent les individus vers des lieux réputés pour leur harmonie esthétique, souligne l’impact profond que la beauté peut avoir sur la vie quotidienne et la perception.
La critique de l’art moderne par Scruton commence souvent avec le célèbre urinoir de Marcel Duchamp. Destiné initialement comme un coup de griffe satirique aux prétentions du monde de l’art, son acceptation a signifié que potentiellement n’importe quoi pouvait être considéré comme de l’art, et n’importe qui comme un artiste. Cela a ouvert la voie à ce que Scruton a appelé un « culte de la laideur », où l’originalité était privilégiée par rapport à la beauté, et l’idée conceptuelle supplantait l’œuvre d’art elle-même. Il soutenait que l’art risquait de devenir une simple plaisanterie, validée par les critiques, diminuant le besoin de compétence, de goût ou de créativité authentique.
Ce sentiment résonne profondément chez quiconque a vécu le changement dans l’éducation ou la pratique artistique au cours des dernières décennies. La pression d’abandonner les compétences traditionnelles comme la peinture et le dessin au profit d’approches conceptuelles ou d’objets trouvés met en évidence la perception d’irrélevance de la beauté et du savoir-faire dans certains cercles contemporains. L’accent peut parfois se déplacer vers la génération de justifications intellectuelles plutôt que l’impact esthétique ou émotionnel, menant à une déconnexion entre l’intention de l’artiste et l’expérience du spectateur.
Scruton a dialogué avec des artistes ayant des points de vue différents, tels que Michael Craig-Martin, connu pour son œuvre « An Oak Tree » (Un chêne) – un verre d’eau accompagné d’un texte le déclarant comme un chêne. Craig-Martin soutenait que Duchamp éveille l’imagination et que le statut d’art est conféré par notre perception. Cependant, pour beaucoup qui rencontrent de telles œuvres, le sentiment initial est la confusion, menant parfois au doute de soi qu’on manque simplement de la capacité intellectuelle pour « comprendre ». Cela fait écho au conte « Les Habits Neufs de l’Empereur », où la validation est basée sur la peur d’apparaître incompétent plutôt que sur une appréciation authentique.
Scruton postulait que la culture consumériste a significativement influencé cette trajectoire dans l’art moderne. Le barrage constant de publicités, conçues pour être tapageuses et attirer l’attention afin d’alimenter le désir de biens matériels, a créé un environnement où l’art imite les stratégies publicitaires. Les artistes, cherchant à créer des marques, se vendent eux-mêmes, les œuvres choquantes ou scandaleuses attirant le plus l’attention. Scruton trouvait des œuvres comme « Merda d’Artista » de Piero Manzoni – des boîtes censées contenir les excréments de l’artiste – des exemples particulièrement dérangeants de ce phénomène.
Une défense courante de l’art moderne est qu’il ne fait que refléter le désordre et la laideur de la vie contemporaine. Scruton a contré cela en suggérant que le grand art à travers l’histoire a toujours dépeint le monde réel à travers le prisme de l’idéal, le transfigurant ainsi. L’acte artistique réside dans cette transformation, et non dans la simple reproduction des défauts de la réalité.
Un chef-d’œuvre ne requiert pas un sujet traditionnellement beau ; sa beauté est forgée par l’interprétation et le rendu de l’artiste. Les portraits sensibles de personnes âgées de Rembrandt ou les représentations compatissantes des nains de cour espagnole par Velazquez en sont des exemples – ils trouvent dignité et beauté dans des sujets non conventionnellement idéalisés. L’art moderne, soutenait Scruton, se focalise souvent sur le sujet littéral, négligeant le pouvoir transformateur de l’acte créatif. Il a contrasté l’installation de Tracey Emin ‘My Bed’ (Mon lit) avec la peinture de Delacroix de son propre lit défait pour illustrer ce point.
Détail du tableau de Rembrandt de 1655, Vieille femme lisant, illustrant la dignité humaine.
Les deux œuvres dépeignent un lit défait, une scène souvent associée au désordre ou à la sordidité. Pourtant, Delacroix imprègne la scène de beauté par son art réfléchi, appliquant une touche et une composition qui confèrent profondeur émotionnelle et harmonie formelle, bénissant effectivement son propre tumulte émotionnel en le traduisant en art. L’œuvre d’Emin, utilisant l’objet littéral, présente la laideur directement. Selon elle, son statut d’art découle simplement de sa déclaration qu’il en est ainsi – une perspective que Scruton trouvait insuffisante.
Les philosophes ont longtemps soutenu que la quête de beauté est fondamentale pour façonner le monde en un foyer significatif. L’architecture traditionnelle, privilégiant la beauté aux côtés de l’utilité, incorpore des détails ornés et des proportions harmonieuses qui satisfont un besoin humain d’ordre et d’élévation. Cela nous rappelle que les besoins humains s’étendent au-delà du pratique pour englober le moral et le spirituel. La célèbre remarque d’Oscar Wilde, « Tout art est absolument inutile », n’était pas un rejet mais une louange, élevant l’art au niveau d’expériences humaines essentielles et non utilitaires comme l’amour, l’amitié et le culte – des choses pas strictement « utiles » mais profondément nécessaires.
La Fontaine de Trevi à Rome, un exemple de beauté architecturale traditionnelle et d'harmonie.
La plupart des gens ont expérimenté le pouvoir transporteur de la beauté – ce sentiment d’être élevé du monde ordinaire dans ce que Scruton appelait « la sphère illuminée de la contemplation ». Cette expérience peut ressembler à la rencontre d’une réalité supérieure. Depuis l’Antiquité, poètes et philosophes ont considéré la rencontre avec la beauté comme une connexion au divin. Platon, par exemple, voyait la beauté comme une force cosmique, distinguant la nature élevante de l’amour (donner) de la simple luxure (prendre), suggérant un engagement spirituel, plutôt que purement physique, avec la beauté. Comme il l’a dit célèbrement : « La beauté est une visiteuse d’un autre monde. Nous ne pouvons rien faire avec elle, si ce n’est contempler son pur rayonnement. »
Traditionnellement, l’art et la beauté étaient étroitement liés à l’expression religieuse. Cependant, l’essor de la science a conduit à un vide spirituel, incitant les gens à chercher de plus en plus la beauté dans la nature et la vie humaine, déplaçant l’attention artistique des thèmes religieux vers les paysages et les portraits.
Dans le paysage culturel d’aujourd’hui, la beauté est souvent considérée avec suspicion ou comme une relique du passé. Pourtant, la perspective de Scruton offre un puissant contre-récit. Sa vision de la beauté donne un sens, nous sauvant des routines banales et nous invitant à une contemplation supérieure. Il a encouragé artistes et individus à ne pas riposter contre la réalité en ne faisant que dépeindre sa laideur, mais à revenir à la pratique où le réel et l’idéal se rencontrent en harmonie, « consolant nos chagrins et amplifiant nos joies ».
Cultiver ses sens permet d’accéder à une perception plus riche du monde. Les artistes, formés à l’observation et à l’interprétation, perçoivent souvent la beauté partout et possèdent le savoir-faire pour la révéler aux autres. Pour beaucoup, la nature est la source principale de beauté et un puissant catalyseur de créativité. Le peintre tonaliste George Inness conseillait aux artistes de transmettre leur réponse émotionnelle à un sujet, permettant au spectateur de partager ce sentiment. Cette quête – exprimer l’amour pour le monde et partager sa beauté – est au cœur de nombreux efforts artistiques, y compris la poésie.
Les idées de Scruton sur la beauté ont une résonance significative pour la poésie. Comme la peinture, la poésie ne fait que décrire la réalité ; elle l’interprète et la transforme à travers le langage, le rythme et l’imagerie. Un poème peut aborder un sujet difficile ou même « laid », mais l’art réside dans la manière dont le poète façonne la matière brute, trouvant forme, vérité émotionnelle, et peut-être même une beauté sombre en elle. Le poète, par son savoir-faire et sa vision, élève le quotidien, le douloureux, ou le banal en quelque chose qui résonne profondément, offrant ce même sentiment de transport et de contemplation que Scruton a évoqué. Son appel à chercher l’idéal dans le réel et à créer des œuvres qui consolent et amplifient la joie s’applique directement à la tâche du poète de trouver sens et beauté dans la condition humaine et le monde qui nous entoure. Rencontrer Scruton, comme certains en ont eu le privilège, a révélé un homme dédié à ces principes, reconnaissant et soutenant le regain de formes d’art, y compris la poésie, qui s’efforcent d’atteindre une vérité représentationnelle et émotionnelle guidée par la quête de beauté.
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En conclusion, « Why Beauty Matters » (Pourquoi la beauté compte) de Roger Scruton offre une méditation profonde et pertinente sur le rôle essentiel de la beauté dans la vie humaine, l’art et l’architecture. Ses arguments, bien que critiques envers certaines tendances modernes, ne servent pas de rejet du nouveau mais de puissant rappel de ce qui est perdu lorsque la beauté est dévalorisée. Pour les passionnés et praticiens de la poésie, la philosophie de Scruton offre un cadre vital pour comprendre le but de cette forme d’art : non pas simplement refléter le monde tel qu’il est, mais le transfigurer, chercher l’harmonie, offrir du réconfort, et nous connecter à des vérités plus profondes et des expériences supérieures. Dialoguer avec son œuvre encourage une appréciation renouvelée du pouvoir durable de la beauté à enrichir nos vies et à révéler le potentiel d’enchantement du monde.