{"id":15562,"date":"2025-05-30T03:13:12","date_gmt":"2025-05-30T03:13:12","guid":{"rendered":"https:\/\/latrespace.com\/le-solipsisme-omnipresent-en-poesie-contemporaine\/"},"modified":"2025-05-30T03:13:12","modified_gmt":"2025-05-30T03:13:12","slug":"le-solipsisme-omnipresent-en-poesie-contemporaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/latrespace.com\/fr\/le-solipsisme-omnipresent-en-poesie-contemporaine\/","title":{"rendered":"Le Solipsisme Omnipr\u00e9sent en Po\u00e9sie Contemporaine"},"content":{"rendered":"<p>La po\u00e9sie contemporaine souffre souvent de plusieurs faiblesses importantes, notamment l&rsquo;obscurit\u00e9, la banalit\u00e9 et le nihilisme. Cependant, l&rsquo;on pourrait affirmer que son vice le plus frappant et caract\u00e9ristique est un solipsisme omnipr\u00e9sent \u2013 une focalisation \u00e9gocentrique o\u00f9 le po\u00e8te \u00e9l\u00e8ve des d\u00e9tails autobiographiques superficiels au rang de sujets po\u00e9tiques. Le seul but semble souvent \u00eatre de pr\u00e9senter la perspective du po\u00e8te en tant qu&rsquo;individu ou membre d&rsquo;un groupe identitaire sp\u00e9cifique.<\/p>\n<p>Pourquoi cette focalisation sur le moi est-elle probl\u00e9matique en po\u00e9sie ? Apr\u00e8s tout, toute po\u00e9sie n&rsquo;est-elle pas, dans un certain sens, autobiographique ? Un po\u00e8te ne peut puiser inspiration et mati\u00e8re que dans ses propres exp\u00e9riences, v\u00e9cues ou acquises. En effet, la po\u00e9sie est une forme profonde d&rsquo;expression individuelle, capturant la pens\u00e9e dans l&rsquo;art par la tradition orale ou l&rsquo;\u00e9criture. Mais c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette nature qui exige que la po\u00e9sie soit universelle pour r\u00e9ussir. Un po\u00e8me exige intrins\u00e8quement que le po\u00e8te place ses pens\u00e9es et exp\u00e9riences internes <em>hors<\/em> de son cadre de r\u00e9f\u00e9rence personnel, les rendant accessibles et engageantes pour les connaissances et l&rsquo;exp\u00e9rience du lecteur.<\/p>\n<p>Les po\u00e8tes atteignent traditionnellement cet engagement universel par la m\u00e9taphore po\u00e9tique \u2013 pas simplement une comparaison rh\u00e9torique, mais un \u00ab transfert \u00bb de l&rsquo;objet \u00e0 sa repr\u00e9sentation. L&rsquo;objet sensoriel qui sert de sujet po\u00e9tique ne devient po\u00e9tique que lorsqu&rsquo;il est transform\u00e9 en repr\u00e9sentation d&rsquo;un id\u00e9al \u00e9ternel, immuable, universel. En raison de cette \u00e9ternit\u00e9, immuabilit\u00e9 et universalit\u00e9, l&rsquo;id\u00e9al est ais\u00e9ment connu et pertinent pour tout lecteur, \u00e0 travers le temps et les langues.<\/p>\n<p>Le \u00ab solipsisme \u00bb discut\u00e9 ici repr\u00e9sente un refus de faire ce saut po\u00e9tique crucial du temporel \u00e0 l&rsquo;\u00e9ternel. Cette r\u00e9ticence d\u00e9coule probablement du fait que reconna\u00eetre quoi que ce soit d&rsquo;\u00e9ternel et d&rsquo;universel peut rabaisser le moi \u2013 un sentiment inconfortable pour quiconque a une inclination narcissique. Cela ne signifie pas que les po\u00e8tes contemporains sont des narcissiques cliniques. Cependant, particuli\u00e8rement en Occident, ils ont grandi dans une culture impr\u00e9gn\u00e9e de consum\u00e9risme et de publicit\u00e9 de masse, qui s&rsquo;adresse constamment \u00e0 l&rsquo;estime de soi et \u00e0 la perception de soi individuelles pour vendre des produits. L&rsquo;effet ind\u00e9niable a \u00e9t\u00e9 une soci\u00e9t\u00e9 \u2013 ou du moins une perspective soci\u00e9tale \u2013 fondamentalement narcissique.<\/p>\n<p>D&rsquo;une certaine mani\u00e8re, les po\u00e8tes contemporains sont des produits de leur environnement. Mais il est du devoir du po\u00e8te de transcender ces limites de temps et de coutume. Tout comme Dante s&rsquo;est \u00e9lev\u00e9 au-dessus du monde des seigneurs f\u00e9odaux et des factions guerri\u00e8res, et Goethe s&rsquo;est \u00e9lev\u00e9 au-del\u00e0 de l&rsquo;aristocratie h\u00e9r\u00e9ditaire et des conqu\u00eates napol\u00e9oniennes, les po\u00e8tes contemporains devraient s&rsquo;\u00e9lever au-dessus de notre paysage actuel de domination corporative, de propagande politique et de seigneurs mondiaux aspirants pour r\u00e9v\u00e9ler la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 travers le prisme de notre \u00e8re. Pourtant, les po\u00e8tes contemporains \u00e9chouent fr\u00e9quemment \u00e0 cet \u00e9gard. Il est bien plus confortable de parler de soi que de critiquer les pouvoirs qui conf\u00e8rent souvent gloire et fortune.<\/p>\n<p>Cet essai explorera le solipsisme dans la po\u00e9sie am\u00e9ricaine contemporaine, retracera ses racines historiques jusqu&rsquo;\u00e0 Walt Whitman, et proposera une voie alternative pour revitaliser la po\u00e9sie en tant que repr\u00e9sentation artistique authentique plut\u00f4t que simple performance \u00e9gocentrique.<\/p>\n<h3>Comment le Solipsisme se Manifeste dans la Po\u00e9sie Contemporaine<\/h3>\n<p>Le solipsisme est si omnipr\u00e9sent dans la po\u00e9sie am\u00e9ricaine contemporaine qu&rsquo;il est \u00e9tonnamment facile d&rsquo;en trouver des exemples repr\u00e9sentatifs. Bien que plusieurs po\u00e8tes viennent imm\u00e9diatement \u00e0 l&rsquo;esprit, un exemple r\u00e9cent tr\u00e8s public a clairement mis en \u00e9vidence cette tendance : \u00ab The Hill We Climb \u00bb d&rsquo;Amanda Gorman, r\u00e9cit\u00e9 lors d&rsquo;une r\u00e9cente inauguration pr\u00e9sidentielle aux \u00c9tats-Unis. Le po\u00e8me incarne malheureusement de nombreux vices po\u00e9tiques contemporains, notamment un langage prosa\u00efque, des erreurs grammaticales, des clich\u00e9s, des vers in\u00e9gaux et un manque distinct de musicalit\u00e9. Au-del\u00e0 de ces d\u00e9fauts techniques, le po\u00e8me constitue une claire illustration du solipsisme. \u00c0 seulement huit lignes, il pr\u00e9sente cette ligne particuli\u00e8rement frappante :<\/p>\n<blockquote>\n<p>We, the successors of a country and a time where a skinny Black girl descended from slaves and raised by a single mother can dream of becoming president, only to find herself reciting for one.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Gorman se place au centre m\u00eame d&rsquo;un po\u00e8me cens\u00e9 c\u00e9l\u00e9brer un nouveau gouvernement pour une nation de 325 millions de personnes. Cela r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement un \u00e9tonnant manque de gratitude \u2013 elle exprime le d\u00e9sir <em>d&rsquo;\u00eatre<\/em> pr\u00e9sidente, et non simplement de r\u00e9citer pour un pr\u00e9sident. De plus, la d\u00e9claration manque de coh\u00e9rence logique : si elle d\u00e9crit son propre temps, comment peut-elle en \u00eatre la successeure ?<\/p>\n<p>En se positionnant ainsi au c\u0153ur du po\u00e8me, Gorman abandonne le r\u00f4le essentiel du po\u00e8te qui consiste \u00e0 \u00e9laborer une voix po\u00e9tique \u00e0 la fois personnelle et universelle. Pour que les id\u00e9es d&rsquo;un po\u00e8me r\u00e9sonnent chez le lecteur, il doit l&rsquo;engager au-del\u00e0 du simple amusement ou de la stimulation sensorielle. L&rsquo;exp\u00e9rience du po\u00e8te doit <em>signifier quelque chose<\/em> pour le lecteur. Y parvenir d\u00e9pend enti\u00e8rement de la capacit\u00e9 du po\u00e8te \u00e0 sortir de son cadre de r\u00e9f\u00e9rence personnel et \u00e0 voir son exp\u00e9rience comme le ferait un lecteur.<\/p>\n<p>Gorman n&rsquo;y parvient pas. Elle se d\u00e9crit en termes d\u00e9mographiques bruts et raconte son exp\u00e9rience de r\u00e9citation lors de l&rsquo;inauguration. Elle ne tente pas d&rsquo;offrir une perspective au-del\u00e0 d&rsquo;un slogan motivationnel clich\u00e9 sur le fait de r\u00eaver en grand. Cette perspective myope \u00e9limine toute possibilit\u00e9 que le po\u00e8me s&rsquo;adresse \u00e0 un public universel qui refl\u00e8te l&rsquo;ensemble de la nation. Au lieu de cela, elle ne parle qu&rsquo;au nom d&rsquo;Amanda Gorman.<\/p>\n<p>Amanda Gorman n&rsquo;est pas la seule po\u00e8te \u00e0 avoir fait preuve d&rsquo;\u00e9gocentrisme lors d&rsquo;une inauguration pr\u00e9sidentielle. Richard Blanco, qui a r\u00e9cit\u00e9 lors de la seconde inauguration de Barack Obama en 2013, met \u00e9galement en avant son identit\u00e9 \u2013 dans son cas, en tant qu&rsquo;homosexuel et fils d&rsquo;immigrants cubains. Un exemple clair de solipsisme dans son \u0153uvre provient de son po\u00e8me de 2012, \u00ab Looking for the Gulf Motel \u00bb. Le po\u00e8me commence par une autobiographie explicite :<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>There should be nothing here I don\u2019t remember . . .<\/em><\/p>\n<p>The Gulf Motel with mermaid lampposts and ship\u2019s wheel in the lobby should still be rising out of the sand like a cake decoration. My brother and I should still be pretending we don\u2019t know our parents, embarrassing us as they roll the luggage cart past the front desk loaded with our scruffy suitcases, two-dozen loaves of Cuban bread, brown bags bulging with enough mangos to last the entire week, our espresso pot, the pressure cooker- and a pork roast reeking garlic through the lobby. All because we can\u2019t afford to eat out, not even on vacation, only two hours from our home in Miami, but far enough away to be thrilled by whiter sands on the west coast of Florida, where I should still be for the first time watching the sun set instead of rise over the ocean.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Blanco r\u00e9p\u00e8te le refrain en italique, \u00ab There should be nothing here I don\u2019t remember . . . \u00bb, trois autres fois, chacune suivie de d\u00e9tails intimes et photographiques de son enfance, soulignant des sc\u00e8nes uniques li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;origine de ses parents immigrants cubains. Au mieux, Blanco fait allusion \u00e0 un th\u00e8me universel : le d\u00e9sir de pr\u00e9server les souvenirs d&rsquo;enfance. Cependant, il n&rsquo;explique jamais <em>pourquoi<\/em> ces souvenirs sont importants pour lui d&rsquo;une mani\u00e8re qui se traduise universellement. Bien qu&rsquo;ils l&rsquo;aient sans aucun doute fa\u00e7onn\u00e9, il s&rsquo;arr\u00eate \u00e0 simplement souhaiter ne pas les oublier. Il refuse de les transformer en quelque chose de pertinent pour tout lecteur. Le lecteur a l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre un \u00e9tranger observant un r\u00e9cit \u00ab un jour dans la vie \u00bb, pensant peut-\u00eatre : \u00ab C&rsquo;est int\u00e9ressant \u00bb, mais sans que l&rsquo;exp\u00e9rience l&rsquo;engage directement.<\/p>\n<p>\u00ab Looking for the Gulf Motel \u00bb est repr\u00e9sentatif de l&rsquo;\u0153uvre de Blanco, dont une grande partie se concentre sur des d\u00e9tails li\u00e9s \u00e0 son identit\u00e9 en tant que Cubano-Am\u00e9ricain et homosexuel. Bien que ses comp\u00e9tences descriptives soient \u00e9videntes, sa po\u00e9sie fonctionne plus comme une autobiographie que comme une m\u00e9taphore, pr\u00e9sentant une perspective personnelle plut\u00f4t que de r\u00e9v\u00e9ler une id\u00e9e universelle.<\/p>\n<p>Lawrence Joseph est un autre po\u00e8te dont l&rsquo;\u0153uvre est marqu\u00e9e par des d\u00e9tails solipsistes. Comme Blanco, il est fils d&rsquo;immigrants, dans son cas, libanais. Joseph est \u00e9galement un \u00e9minent avocat de grand cabinet qui a plaid\u00e9 devant la Cour supr\u00eame dans l&rsquo;affaire du Texas contestant l&rsquo;\u00e9lection de 2020.<\/p>\n<p>Son po\u00e8me \u00ab Sand Nigger \u00bb, tir\u00e9 de son recueil de 1988 <em>Curriculum Vitae<\/em>, illustre cr\u00fbment le solipsisme dans sa po\u00e9sie :<\/p>\n<blockquote>\n<p>. . . Lebanon of mountains and sea, of pine and almond trees, of cedars in the service of Solomon, Lebanon of Babylonians, Phoenicians, Arabs, Turks and Byzantines, of the one-eyed monk, saint Maron, in whose rite I am baptized; Lebanon of my mother warning my father not to let the children hear, of my brother who hears and from whose silence I know there is something I will never know; Lebanon of grandpa giving me my first coin secretly, secretly holding my face in his hands, kissing me and promising me the whole world. My father\u2019s vocal chords bleed; he shouts too much at his brother, his partner, in the grocery store that fails. I hide money in my drawer, I have the talent to make myself heard. I am admonished to learn, never to dirty my hands with sawdust and meat. . . . \u201cSand nigger,\u201d I\u2019m called, and the name fits: I am the light-skinned nigger with black eyes and the look difficult to figure \u2013 a look of indifference, a look to kill \u2013 a Levantine nigger in the city on the strait between the great lakes Erie and St. Clair which has a reputation for violence, an enthusiastically bad-tempered sand nigger who waves his hands, nice enough to pass, Lebanese enough to be against his brother, with his brother against his cousin, with cousin and brother against the stranger.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Joseph n&rsquo;\u00e9crit clairement pas <em>seulement<\/em> sur lui-m\u00eame. Les derni\u00e8res lignes du po\u00e8me g\u00e9n\u00e9ralisent son exp\u00e9rience, la liant \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience plus large des immigrants libanais et arabes, offrant une vue critique de ce qu&rsquo;il per\u00e7oit comme un comportement querelleur au sein de cette communaut\u00e9. Cependant, il s&rsquo;arr\u00eate l\u00e0. Il d\u00e9peint l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une communaut\u00e9, ce qui pourrait offrir une nouvelle perspective au lecteur, mais ne l&rsquo;engage pas directement. Il ne parvient pas \u00e0 transformer l&rsquo;exp\u00e9rience g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de l&rsquo;immigrant dans le domaine de l&rsquo;universel, m\u00eame si le sujet pourrait facilement se pr\u00eater \u00e0 des discussions sur le d\u00e9racinement, l&rsquo;identit\u00e9, ou les perceptions du temps et du lieu de mani\u00e8re plus large. Joseph ne poursuit pas ces th\u00e8mes universels.<\/p>\n<p>Comme Blanco, Joseph pr\u00e9sente son exp\u00e9rience et celle de sa famille comme une s\u00e9rie d&rsquo;anecdotes \u00ab un jour dans la vie \u00bb. Bien qu&rsquo;elles offrent des aper\u00e7us de sc\u00e8nes et d&rsquo;individus uniques, elles restent des anecdotes. Aucune m\u00e9taphore ne les \u00e9l\u00e8ve en quelque chose de plus grand que des exemples de d\u00e9fauts per\u00e7us dans le caract\u00e8re libanais. Refl\u00e9tant \u00e9galement Blanco, Joseph centralise son identit\u00e9 : Libanais, Catholique, fils d&rsquo;immigrants. Exposer ouvertement ces identit\u00e9s est une manifestation de solipsisme. L&rsquo;origine culturelle, ethnique et religieuse est une mani\u00e8re \u2013 bien que superficielle \u2013 de d\u00e9finir le moi comme distinct. Mais tandis que Joseph et Blanco mettent en \u00e9vidence leurs identit\u00e9s, ils n&rsquo;engagent jamais vraiment le lecteur avec elles ; l&rsquo;identit\u00e9 reste du domaine de la simple description, une \u00e9tude anthropologique \u00e9crite \u00e0 la premi\u00e8re personne.<\/p>\n<p>Gorman, Blanco et Joseph sont des po\u00e8tes \u00e9minents et largement diffus\u00e9s. Leur travail refl\u00e8te ce que les institutions culturelles et \u00e9ducatives dominantes promeuvent souvent comme de la bonne po\u00e9sie. Le solipsisme semble donc \u00eatre la tendance pr\u00e9dominante. Comprendre comment la po\u00e9sie est arriv\u00e9e \u00e0 cet \u00e9tat n\u00e9cessite d&rsquo;examiner son histoire.<\/p>\n<h3>Contexte Historique : L&rsquo;Autobiographie avant le Solipsisme<\/h3>\n<p>Les \u00e9l\u00e9ments autobiographiques en po\u00e9sie ne sont certainement pas une invention r\u00e9cente. Les po\u00e8tes puisent depuis longtemps dans leur propre vie pour trouver de la mati\u00e8re. En effet, John Milton, un ma\u00eetre po\u00e8te, a produit un po\u00e8me autobiographique c\u00e9l\u00e8bre, le sonnet \u00ab On His Blindness \u00bb, qui reste l&rsquo;une des \u0153uvres les plus c\u00e9l\u00e8bres en langue anglaise :<\/p>\n<blockquote>\n<p>When I consider how my light is spent Ere half my days, in this dark world and wide; And that one talent which is death to hide, Lodged with me useless, though my soul more bent To serve therewith my Maker, and present My true account, lest he returning chide: Doth God exact day-labour, light denied, I fondly ask? But Patience, to prevent That murmur, soon replies, God doth not need Either man\u2019s work or his own gifts; who best Bear his mild yoke, they serve him best: his state Is kingly; thousands at his bidding speed, And post o\u2019er land and ocean without rest; They also serve who only stand and wait.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ici, Milton r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 sa c\u00e9cit\u00e9 et aux pens\u00e9es qu&rsquo;elle provoque. C&rsquo;est personnel parce qu&rsquo;il d\u00e9crit sa propre perspective sur sa propre exp\u00e9rience. Pourtant, Milton ne s&rsquo;attarde pas sur son statut de personne handicap\u00e9e. Il ne demande pas au lecteur de sympathiser avec lui <em>en tant<\/em> qu&rsquo;aveugle, comme Blanco et Joseph pourraient demander de l&#8217;empathie en tant que fils d&rsquo;immigrants. Au lieu de cela, il s&rsquo;interroge sur la mani\u00e8re dont son affliction s&rsquo;inscrit dans la volont\u00e9 de Dieu pour lui. Aux prises avec cette question, il conclut de mani\u00e8re c\u00e9l\u00e8bre que servir Dieu \u2013 ou remplir son objectif \u2013 peut \u00eatre r\u00e9alis\u00e9 par l&rsquo;endurance passive autant que par l&rsquo;effort actif.<\/p>\n<p>Milton universalise son exp\u00e9rience. Il utilise sa c\u00e9cit\u00e9 comme objet po\u00e9tique, un v\u00e9hicule pour r\u00e9v\u00e9ler une v\u00e9rit\u00e9 plus grande sur le devoir, la foi et le service. Le sonnet est moins sur Milton lui-m\u00eame et plus sur la profonde r\u00e9alisation qu&rsquo;il atteint en contemplant son \u00e9tat. L&rsquo;\u00e9l\u00e9ment autobiographique est simplement que Milton examine sa propre condition plut\u00f4t qu&rsquo;un sujet externe.<\/p>\n<p>Un si\u00e8cle et demi plus tard, les po\u00e8tes romantiques, qui mettaient l&rsquo;accent sur l&rsquo;\u00e9motion comme source de po\u00e9sie, ont apport\u00e9 une nouvelle focalisation sur le personnel. Wordsworth a d\u00e9fini la po\u00e9sie de mani\u00e8re c\u00e9l\u00e8bre comme \u00ab le d\u00e9bordement spontan\u00e9 de sentiments puissants&#8230; issus de l&rsquo;\u00e9motion rem\u00e9mor\u00e9e dans la tranquillit\u00e9. \u00bb[^2] Cela a captur\u00e9 la vision romantique de la po\u00e9sie comme produit de l&rsquo;\u00e9motion \u2013 une exp\u00e9rience profond\u00e9ment individuelle li\u00e9e \u00e0 la perception sensorielle unique du po\u00e8te. Si la po\u00e9sie est principalement une \u00e9motion rem\u00e9mor\u00e9e, la t\u00e2che principale du po\u00e8te devient de transmettre fid\u00e8lement cette \u00e9motion, plut\u00f4t que de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 universelle. La m\u00e9taphore est rel\u00e9gu\u00e9e \u00e0 un r\u00f4le secondaire ; la description devient primordiale comme principal moyen de transmettre le sentiment.<\/p>\n<p>La longue \u00e9pop\u00e9e de Wordsworth en treize livres, <em>The Prelude<\/em>, est inhabituelle. La forme grandiose et ample d&rsquo;une \u00e9pop\u00e9e est juxtapos\u00e9e \u00e0 son sujet : des sc\u00e8nes intimes et souvent banales de la vie de Wordsworth. Le po\u00e8me est essentiellement une autobiographie \u00e9tendue, remplie de r\u00e9miniscences et de r\u00e9flexions sur les \u00e9v\u00e9nements de sa vie, en particulier son enfance et sa jeunesse.<\/p>\n<p>Un exemple des \u00e9pisodes auto-r\u00e9f\u00e9rentiels dans <em>The Prelude<\/em> est la description de Wordsworth errant seul \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de huit ans :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Fair seed-time had my soul, and I grew up Fostered alike by beauty and by fear; Much favored in my birthplace, and no less In that beloved Vale to which, erelong, I was transplanted. Well I call to mind (\u2018Twas at an early age, ere I had seen Nine summers) when upon the mountain slope The frost and breath of frosty wind had snapped The last autumnal crocus, \u2018twas my joy To wander half the night among the Cliffs And the smooth Hollows, where the woodcocks ran Along the open turf. In thought and wish That time, my shoulder all with springes hung, I was a fell destroyer. On the heights Scudding away from snare to snare, I plied My anxious visitation, hurrying on, Still hurrying, hurrying onward; moon and stars Were shining o\u2019er my head; I was alone, And seemed to be a trouble to the peace That was among them. . . .<\/p>\n<p>(<em>The Prelude<\/em>, I:305-24.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ici, Wordsworth semble presque contemporain, partageant des d\u00e9tails de sa jeunesse qui, bien que vivement descriptifs, semblent plus concentr\u00e9s sur le r\u00e9cit de sa vie que sur l&rsquo;universalisation de l&rsquo;exp\u00e9rience par la m\u00e9taphore. Peu de lecteurs, surtout aujourd&rsquo;hui, peuvent directement s&rsquo;identifier \u00e0 errer seul dans la nature sauvage \u00e0 huit ans. Beaucoup pourraient y voir principalement une curiosit\u00e9 historique.<\/p>\n<p>Cependant, Wordsworth fait plus que simplement compiler des croquis autobiographiques. Suite \u00e0 de telles descriptions, il se tourne vers la r\u00e9flexion :<\/p>\n<blockquote>\n<p>The mind of Man is framed even like the breath And harmony of music. There is a dark Invisible workmanship that reconciles Discordant elements, and makes them move In one society. Ah me! That all The terrors, all the early miseries, Regrets, vexations, lassitudes, that all The thoughts and feelings which have been infused Into my mind, should ever have made up The calm existence that is mine when I Am worthy of myself! Praise to the end! Thanks likewise for the means!<\/p>\n<p>(I:351-62.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ici, Wordsworth universalise l&rsquo;exp\u00e9rience. Il voit ses errances de jeunesse comme ayant fa\u00e7onn\u00e9 l&rsquo;homme qu&rsquo;il est devenu, percevant le destin \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre et exprimant de la gratitude. Bien qu&rsquo;il ne s&rsquo;agisse pas d&rsquo;une observation particuli\u00e8rement nouvelle ou profonde, c&rsquo;est une observation que Wordsworth fait clairement en toute sinc\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p><em>The Prelude<\/em> suit g\u00e9n\u00e9ralement ce sch\u00e9ma : d\u00e9crire une exp\u00e9rience quotidienne de sa jeunesse, raconter les \u00e9motions, puis r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la signification plus profonde et universelle. Le po\u00e8me peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une \u00ab autobiographie didactique \u00bb.<\/p>\n<p>Bien que didactiques, les explications de Wordsworth dans <em>The Prelude<\/em> n&rsquo;atteignent pas pleinement la v\u00e9ritable m\u00e9taphore po\u00e9tique. Il \u00e9nonce son intention et son sens directement (\u00ab dit \u00bb plut\u00f4t que \u00ab montre \u00bb) au lieu de le r\u00e9v\u00e9ler par la transformation de l&rsquo;objet po\u00e9tique. N\u00e9anmoins, Wordsworth <em>universalise<\/em> ses exp\u00e9riences et pr\u00e9sente leur sens comme une le\u00e7on au lecteur. <em>The Prelude<\/em> s&rsquo;\u00e9carte de l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e traditionnelle en se concentrant sur des \u00e9pisodes banals et des descriptions intimes. Plus important encore, il repr\u00e9sente un changement par rapport au style de po\u00e9sie autobiographique de Milton. En faisant de lui-m\u00eame le sujet d&rsquo;une \u00e9pop\u00e9e en treize livres, Wordsworth a ouvert la voie \u00e0 une po\u00e9sie plus \u00e9gocentrique, bien que <em>The Prelude<\/em> lui-m\u00eame ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8re pas enti\u00e8rement en pure introspection ; il cadre toujours l&rsquo;autobiographie comme instructive d&rsquo;une le\u00e7on plus grande. Wordsworth se sentait toujours oblig\u00e9 de fournir quelque chose au lecteur \u2013 une le\u00e7on tir\u00e9e de sa vie \u2013 plut\u00f4t que de faire de l&rsquo;autobiographie le seul sujet et le seul but.<\/p>\n<h3>La Racine du Solipsisme : Walt Whitman<\/h3>\n<p><em>The Prelude<\/em> \u00e9tait, en effet, un pr\u00e9lude. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;Atlantique, les tendances romantiques ont \u00e9volu\u00e9 vers un v\u00e9ritable solipsisme dans l&rsquo;\u0153uvre de Walt Whitman. L&rsquo;influence de Whitman sur la po\u00e9sie am\u00e9ricaine a \u00e9t\u00e9 transformationnelle. Avant lui, des po\u00e8tes comme Edgar Allan Poe et William Cullen Bryant adh\u00e9raient largement aux styles classiques europ\u00e9ens. Whitman a offert un nouveau style am\u00e9ricain : discursif, conversationnel, non formel et profond\u00e9ment intime. On lui attribue largement le m\u00e9rite d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 le pionnier du vers libre moderne. Ezra Pound a reconnu l&rsquo;influence fondatrice de Whitman dans son po\u00e8me \u00ab A Pact \u00bb :<\/p>\n<blockquote>\n<p>I make a pact with you, Walt Whitman \u2013 I have detested you long enough. I come to you as a grown child Who has had a pig-headed father; I am old enough now to make friends. It was you that broke the new wood, Now is a time for carving. We have one sap and one root \u2013 Let there be commerce between us.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La d\u00e9claration de Pound de partager \u00ab one sap and one root \u00bb avec Whitman et de se comparer \u00e0 un \u00ab grown child \u00bb revenant \u00e0 son p\u00e8re est une puissante reconnaissance d&rsquo;influence. Compte tenu de l&rsquo;impact significatif de Pound sur le mouvement moderniste, cela positionne Whitman comme le p\u00e8re fondateur du modernisme en po\u00e9sie.<\/p>\n<p>Mais Whitman est le p\u00e8re fondateur de plus que le style moderniste ; il est v\u00e9ritablement le premier et peut-\u00eatre le plus grand po\u00e8te solipsiste. Son \u0153uvre tentaculaire de 1 346 lignes, \u00ab Song of Myself \u00bb, est un chef-d&rsquo;\u0153uvre du solipsisme.<\/p>\n<p>Le po\u00e8me s&rsquo;ouvre sur une d\u00e9claration d&rsquo;intention non ambigu\u00eb :<\/p>\n<blockquote>\n<p>I celebrate myself, and sing myself, And what I assume you shall assume, For every atom belonging to me as good belongs to you. I loafe and invite my soul, I lean and loafe at my ease observing a spear of summer grass. My tongue, every atom of my blood, form\u2019d from this soil, this air, Born here of parents born here from parents the same, and their parents the same, I, now thirty-seven years old in perfect health begin, Hoping to cease not till death. Creeds and schools in abeyance, Retiring back a while sufficed at what they are, but never forgotten, I harbor for good or bad, I permit to speak at every hazard, Nature without check with original energy.<br \/>\n(ll. 1-13.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Whitman ne pourrait \u00eatre plus clair. Contrairement \u00e0 l&rsquo;utilisation didactique de l&rsquo;autobiographie par Wordsworth, il ne cherche qu&rsquo;\u00e0 \u00ab celebrate myself \u00bb. La d\u00e9claration \u00ab every atom belonging to me as good belongs to you \u00bb est moins une affirmation d&rsquo;humanit\u00e9 partag\u00e9e qu&rsquo;une invitation \u00e0 entrer dans le cadre de r\u00e9f\u00e9rence de Whitman et \u00e0 voir le monde \u00e0 travers ses yeux. Il d\u00e9veloppe cela plus tard :<\/p>\n<blockquote>\n<p>You shall no longer take things at second or third hand, nor look through the eyes of the dead, nor feed on the spectres in books, You shall not look through my eyes either, nor take things from me, You shall listen to all sides and filter them from your self.<br \/>\n(ll. 35-37.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Whitman est un solipsiste <em>d\u00e9mocratique<\/em>. Il encourage le lecteur \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer le moi autant qu&rsquo;il le fait, \u00e0 voir le monde \u00e0 travers une lentille autor\u00e9f\u00e9rentielle. Ce qui pourrait autrement \u00eatre un narcissisme insupportable devient un attrait : le po\u00e8me ne demande pas au lecteur de tol\u00e9rer l&rsquo;\u00e9gocentrisme de Whitman, mais de le rejoindre, de voir ses propres exp\u00e9riences refl\u00e9t\u00e9es dans les siennes.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, la majeure partie du po\u00e8me est une exposition de minuties autobiographiques rendues dans des d\u00e9tails descriptifs vifs. Whitman inonde le lecteur de sc\u00e8nes de ses voyages \u00e0 travers l&rsquo;Am\u00e9rique dans les ann\u00e9es 1850 \u2013 descriptions de personnes, de lieux et d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements, filtr\u00e9es \u00e0 travers son prisme d&rsquo;observation. L&rsquo;intimit\u00e9 de ses d\u00e9tails inclut \u00e9galement des descriptions franches d&rsquo;exp\u00e9riences sexuelles, qui \u00e9taient controvers\u00e9es pour son \u00e9poque et ont m\u00eame conduit \u00e0 des menaces de poursuites en vertu des lois sur l&rsquo;obsc\u00e9nit\u00e9[^3].<\/p>\n<p>Entrem\u00eal\u00e9es \u00e0 ces portraits sc\u00e9niques se trouvent les pens\u00e9es et les aper\u00e7us de Whitman. Contrairement \u00e0 ceux de Wordsworth, ils ne sont pas didactiques mais autor\u00e9flexifs. Certains frisent la m\u00e9galomanie. Dans des passages comme le suivant, Whitman proclame une sorte de divinit\u00e9 pour lui-m\u00eame :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Divine am I inside and out, and I make holy whatever I touch or am touch\u2019d from, The scent of these arm-pits aroma finer than prayer, This head more than churches, bibles, and all the creeds. If I worship one thing more than another it shall be the spread of my own body, or any part of it, . . .<br \/>\n(ll. 524-27.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p>Why should I pray? why should I venerate and be ceremonious? Having pried through the strata, analyzed to a hair, counsel\u2019d with doctors and calculated close, I find no sweeter fat than sticks to my own bones. In all people I see myself, none more and not one a barley-corn less, And the good or bad I say of myself I say of them. I know I am solid and sound, To me the converging objects of the universe perpetually flow, All are written to me, and I must get what the writing means. I know I am deathless, I know this orbit of mine cannot be swept by a carpenter\u2019s compass, I know I shall not pass like a child\u2019s carlacue cut with a burnt stick at night. I know I am august, I do not trouble my spirit to vindicate itself or be understood, I see that the elementary laws never apologize, (I reckon I behave no prouder than the level I plant my house by, after all.) I exist as I am, that is enough, If no other in the world be aware I sit content, And if each and all be aware I sit content. One world is aware and by far the largest to me, and that is myself, And whether I come to my own to-day or in ten thousand or ten million years, I can cheerfully take it now, or with equal cheerfulness I can wait.<br \/>\n(ll. 398-418.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans une autre d\u00e9claration grandiose, il offre son auto-\u00e9valuation de son r\u00f4le de po\u00e8te :<\/p>\n<blockquote>\n<p>I am the poet of the Body and I am the poet of the Soul, The pleasures of heaven are with me and the pains of hell are with me, The first I graft and increase upon myself, the latter I translate into a new tongue. I am the poet of the woman the same as the man, And I say it is as great to be a woman as to be a man, And I say there is nothing greater than the mother of men. I chant the chant of dilation or pride, We have had ducking and deprecating about enough, I show that size is only development. Have you outstript the rest? are you the President? It is a trifle, they will more than arrive there every one, and still pass on. I am he that walks with the tender and growing night, I call to the earth and sea half-held by the night.<br \/>\n(ll. 422-34.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ou, plus c\u00e9l\u00e8bre encore :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Do I contradict myself? Very well then I contradict myself, (I am large, I contain multitudes.)<\/p>\n<p>(ll. 1324-26.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Peut-\u00eatre le passage le plus solipsiste de tous est la proclamation de Whitman selon laquelle il est l&rsquo;aboutissement ultime de toute la cr\u00e9ation :<\/p>\n<blockquote>\n<p>I am an acme of things accomplish\u2019d, and I an encloser of things to be. My feet strike an apex of the apices of the stairs, On every step bunches of ages, and larger bunches between the steps, All below duly travel\u2019d, and still I mount and mount. Rise after rise bow the phantoms behind me, Afar down I see the huge first Nothing, I know I was even there, I waited unseen and always, and slept through the lethargic mist, And took my time, and took no hurt from the fetid carbon. Long I was hugg\u2019d close\u2014long and long. Immense have been the preparations for me, Faithful and friendly the arms that have helped me. Cycles ferried my cradle, rowing and rowing like cheerful boatmen, For room to me stars kept aside in their own rings, They sent influences to look after what was to hold me. Before I was born out of my mother generations guided me, My embryo has never been torpid, nothing could overlay it. For it the nebula cohered to an orb, The long slow strata piled to rest it on, Vast vegetables gave it sustenance, Monstrous sauroids transported it in their mouths and deposited it with care. All forces have been steadily employed to complete and delight me, Now on this spot I stand with my robust soul.<br \/>\n(ll. 1148-69.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c9toiles, dinosaures, histoire humaine \u2013 tout n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une grande pr\u00e9face, pr\u00e9parant l&rsquo;univers \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e de Walt Whitman. Cependant, Whitman ne fait pas ces affirmations depuis une position de sup\u00e9riorit\u00e9. Dans le contexte des d\u00e9tails intimes des exp\u00e9riences quotidiennes du po\u00e8me, le lecteur a le sentiment que ce que Whitman revendique pour lui-m\u00eame est tout aussi vrai pour n&rsquo;importe qui d&rsquo;autre. Ce solipsisme \u00e9galitaire, cette invitation \u00e0 se joindre \u00e0 la c\u00e9l\u00e9bration et \u00e0 l&rsquo;admiration de soi, est ce qui rend Whitman engageant plut\u00f4t que rebutant.<\/p>\n<p>Vers la fin du po\u00e8me, Whitman contemple sa mortalit\u00e9 :<\/p>\n<blockquote>\n<p>The last scud of day holds back for me, It flings my likeness after the rest and true as any on the shadowed wilds, It coaxes me to the vapor and the dusk. I depart as air, I shake my white locks at the runaway sun, I effuse my flesh in eddies, and drift it in lacy jags. I bequeath myself to the dirt to grow from the grass I love, If you want me again look for me under your boot-soles. You will hardly know who I am or what I mean, But I shall be good health to you nevertheless, And filter and fibre your blood. Failing to fetch me at first keep encouraged, Missing me one place search another, I stop somewhere waiting for you.<\/p>\n<p>(ll. 1334-46.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Whitman ne croit clairement pas en l&rsquo;immortalit\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me. Ironiquement, Whitman, la divinit\u00e9 vivante pour qui tout le temps g\u00e9ologique a pr\u00e9par\u00e9 le terrain, se \u00ab bequeath[e] \u00bb lui-m\u00eame \u00ab to the dirt \u00bb, pour n&rsquo;\u00eatre trouv\u00e9 que \u00ab under your boot-soles \u00bb. Pour Whitman, la divinit\u00e9 r\u00e9side dans l&rsquo;existence vivante et cesse \u00e0 la mort. Pourtant, le <em>moi<\/em> de Whitman survit et reste le centre du po\u00e8me, m\u00eame apr\u00e8s la mort. Dans la derni\u00e8re ligne, \u00ab I stop somewhere waiting for you \u00bb, Whitman persiste en tant qu&rsquo;id\u00e9e, sinon en tant qu&rsquo;entit\u00e9, attendant d&rsquo;\u00eatre d\u00e9couvert par le lecteur, promettant de lui \u00eatre \u00ab good health \u00bb. M\u00eame apr\u00e8s ce qu&rsquo;il consid\u00e8re comme sa propre annihilation, Whitman se maintient au centre du po\u00e8me.<\/p>\n<p>\u00ab Song of Myself \u00bb est le manifeste supr\u00eame du solipsisme. Il n&rsquo;offre aucune le\u00e7on didactique et n&rsquo;examine aucune v\u00e9rit\u00e9 universelle au-del\u00e0 de la c\u00e9l\u00e9bration du moi comme centre et sommet de toute existence. Whitman souhaitait que chacun voie son propre moi comme il voyait le sien : le seul v\u00e9ritable cadre de r\u00e9f\u00e9rence, ind\u00e9pendant et sup\u00e9rieur \u00e0 tous les credos, philosophies et normes soci\u00e9tales.<\/p>\n<p>Et la vision de Whitman a largement pr\u00e9valu. La soci\u00e9t\u00e9, particuli\u00e8rement en Am\u00e9rique, a largement adopt\u00e9 sa perspective du moi comme arbitre ultime de la v\u00e9rit\u00e9, seul cadre pour juger le monde ext\u00e9rieur. M\u00eame ceux qui professent des croyances religieuses ou philosophiques les justifient souvent en termes du moi, de leurs exp\u00e9riences personnelles et de leur propre cadre de r\u00e9f\u00e9rence. Le solipsisme est au c\u0153ur de la pens\u00e9e am\u00e9ricaine contemporaine ; Whitman en fut le proph\u00e8te le plus enthousiaste.<\/p>\n<p>Compte tenu de ce contexte culturel, il n&rsquo;est pas surprenant que les po\u00e8tes au sein d&rsquo;une telle culture solipsiste \u00e9crivent des vers solipsistes. Ils \u00e9crivent \u00e0 partir de ce qu&rsquo;ils connaissent et exp\u00e9rimentent. Mais finalement, qu&rsquo;atteint la mentalit\u00e9 solipsiste par la po\u00e9sie ?<\/p>\n<h3>Les Limites du Solipsisme et une Voie \u00e0 Suivre<\/h3>\n<p>Le solipsisme est peut-\u00eatre l&rsquo;attitude pr\u00e9dominante du monde, mais tout comme les produits de consommation commercialis\u00e9s en faisant appel aux d\u00e9sirs \u00e9go\u00efstes, il ne parvient finalement pas \u00e0 satisfaire le profond d\u00e9sir humain de sens auquel la po\u00e9sie peut r\u00e9pondre. Il n&rsquo;offre qu&rsquo;un engagement superficiel. Il est superficiel, d\u00e9peignant une exp\u00e9rience o\u00f9 le lecteur pourrait apercevoir un reflet de sa propre vie, mais il ne transforme jamais l&rsquo;exp\u00e9rience individuelle en une r\u00e9v\u00e9lation d\u00e9personnalis\u00e9e d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 universelle. Sans ce saut transformateur, la po\u00e9sie reste une simple autobiographie, une curiosit\u00e9 anthropologique li\u00e9e par le temps et l&rsquo;espace, plut\u00f4t qu&rsquo;un id\u00e9al universel qui les transcende.<\/p>\n<p>O\u00f9 cela laisse-t-il la po\u00e9sie ? L&rsquo;h\u00e9ritage de Whitman est-il in\u00e9vitable ? Bien que Whitman soit une figure patriarcale dans la po\u00e9sie am\u00e9ricaine moderne et le solipsisme, il n&rsquo;est pas le seul mod\u00e8le disponible pour les po\u00e8tes. Un contemporain et compatriote l\u00e9g\u00e8rement plus \u00e2g\u00e9 offre une voie alternative : Henry Wadsworth Longfellow.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/latrespace.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/longfellow-grave.webp\" alt=\"Tombe ou monument \u00e0 la maison de H.W. Longfellow (Cambridge, MA), symbolisant l&#039;universalisation en po\u00e9sie.\" width=\"859\" height=\"645\" \/><em class=\"cap-ai\">Tombe ou monument \u00e0 la maison de H.W. Longfellow (Cambridge, MA), symbolisant l&#039;universalisation en po\u00e9sie.<\/em><\/p>\n<p>Connu pour des \u00e9pop\u00e9es comme <em>The Song of Hiawatha<\/em> et <em>Evangeline<\/em>, et ses <em>Tales of a Wayside Inn<\/em> \u00e0 la mani\u00e8re de Chaucer, Longfellow a \u00e9galement \u00e9crit de nombreux po\u00e8mes plus courts, dont peu sont explicitement autobiographiques. Cependant, lorsqu&rsquo;il \u00e9crit de mani\u00e8re autobiographique, Longfellow suit le mod\u00e8le de Milton, universalisant son exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>\u00ab My Lost Youth \u00bb, publi\u00e9 dans son recueil de 1858 <em>Birds of Passage<\/em>, en est un excellent exemple. Il partage un terrain commun avec \u00ab Looking for the Gulf Motel \u00bb de Blanco et \u00ab Sand Nigger \u00bb de Joseph \u2013 une description de l&rsquo;enfance vue r\u00e9trospectivement par le po\u00e8te adulte. Contrairement \u00e0 ces po\u00e8mes, Longfellow ne se contente pas de raconter les pens\u00e9es et les \u00e9motions \u00e9voqu\u00e9es par la revisitation de sa maison d&rsquo;enfance ; il les utilise comme v\u00e9hicule pour r\u00e9v\u00e9ler une v\u00e9rit\u00e9 plus grande et universelle.<\/p>\n<p>Le po\u00e8me s&rsquo;ouvre sur son retour dans sa ville natale du Maine :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Often I think of the beautiful town That is seated by the sea; Often in thought go up and down The pleasant streets of that dear old town, And my youth comes back to me. And a verse of a Lapland song Is haunting my memory still: \u201cA boy\u2019s will is the wind\u2019s will, And the thoughts of youth are long, long thoughts.\u201d<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le chant lapon cit\u00e9, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 comme un refrain \u00e0 la fin de chaque strophe, souligne subtilement l&rsquo;universalit\u00e9 des id\u00e9es exprim\u00e9es en les attribuant \u00e0 un peuple lointain chantant dans une langue \u00e9trang\u00e8re. La r\u00e9alisation que les pens\u00e9es de l&rsquo;enfance fa\u00e7onnent l&rsquo;adulte n&rsquo;est pas pr\u00e9sent\u00e9e comme une perspective unique de Longfellow, mais comme une condition humaine fondamentale transcendant tout individu ou soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Longfellow d\u00e9crit les sc\u00e8nes de la ville, la campagne environnante et les \u00e9motions qu&rsquo;elles \u00e9voquent. Ses observations les plus poignantes apparaissent dans les septi\u00e8me et huiti\u00e8me strophes :<\/p>\n<blockquote>\n<p>I remember the gleams and glooms that dart Across the schoolboy\u2019s brain; The song and the silence in the heart, That in part are prophecies, and in part Are longings wild and vain. . . . There are things of which I may not speak; There are dreams that cannot die; There are thoughts that make the strong heart weak, And bring a pallor into the cheek, And a mist before the eye. . . .<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ici, il d\u00e9crit une exp\u00e9rience qui est \u00e0 la fois la sienne et universellement reconnaissable par quiconque a v\u00e9cu assez longtemps pour voir sa jeunesse s&rsquo;\u00e9loigner. Bien qu&rsquo;il pleure sa jeunesse perdue, il reconna\u00eet \u00e9galement que ses exp\u00e9riences et pens\u00e9es fugaces persistent, influen\u00e7ant l&rsquo;adulte. Contrairement \u00e0 Wordsworth, Longfellow n&rsquo;\u00e9nonce pas cette le\u00e7on didactiquement. Au lieu de cela, il d\u00e9crit l&rsquo;<em>effet<\/em> et l&rsquo;<em>impression<\/em> de ses pens\u00e9es d&rsquo;enfance sans se plonger dans les d\u00e9tails intimes utilis\u00e9s par Blanco et Joseph. Ce m\u00e9lange de cadre sp\u00e9cifique et de r\u00e9cit g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 universalise l&rsquo;exp\u00e9rience, amenant le lecteur \u00e0 reconna\u00eetre une v\u00e9rit\u00e9 universelle plut\u00f4t que de simplement observer une histoire personnelle.<\/p>\n<p>Bien que Longfellow aborde des sujets similaires \u00e0 ceux de Blanco, Joseph, Whitman et Wordsworth, il les d\u00e9crit et les utilise diff\u00e9remment. Les exp\u00e9riences de l&rsquo;enfance et leurs impressions durables sur l&rsquo;adulte sont employ\u00e9es m\u00e9taphoriquement pour r\u00e9v\u00e9ler une v\u00e9rit\u00e9 sur la condition humaine affect\u00e9e par le passage du temps. C&rsquo;est la seule mani\u00e8re significative pour un lecteur de s&rsquo;int\u00e9resser aux exp\u00e9riences d&rsquo;enfance d&rsquo;un po\u00e8te \u2013 en y voyant les v\u00e9rit\u00e9s universelles qu&rsquo;elles r\u00e9v\u00e8lent.<\/p>\n<p>L&rsquo;autobiographie a sans doute une place en po\u00e9sie ; c&rsquo;est un \u00e9l\u00e9ment presque in\u00e9vitable. Cependant, l&rsquo;autobiographie pour elle-m\u00eame n&rsquo;est pas po\u00e9tique ; c&rsquo;est de l&rsquo;\u00e9gocentrisme. M\u00eame lorsqu&rsquo;elle est utilis\u00e9e pour illustrer les exp\u00e9riences per\u00e7ues d&rsquo;une communaut\u00e9, elle ne repr\u00e9sente gu\u00e8re plus que crier : \u00ab Regardez-moi ! \u00bb Au lieu de cela, l&rsquo;autobiographie devrait fonctionner comme un dispositif servant le v\u00e9ritable but po\u00e9tique : la r\u00e9v\u00e9lation de la v\u00e9rit\u00e9 par la m\u00e9taphore. Milton et Longfellow illustrent comment y parvenir avec succ\u00e8s. La v\u00e9ritable po\u00e9sie devrait \u00e9muler leurs r\u00e9v\u00e9lations intemporelles plut\u00f4t que le solipsisme omnipr\u00e9sent que l&rsquo;on trouve chez Whitman et ses h\u00e9ritiers contemporains.<\/p>\n<p><strong>Notes<\/strong><\/p>\n<ol>\n<li>Domestico, Anthony. \u00ab So Many Selves: A Poet of Unlikely Combinations. \u00bb <em>Commonweal<\/em>. 17 mars 2020. Disponible sur <a href=\"https:\/\/www.commonwealmagazine.org\/compound-voices\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/www.commonwealmagazine.org\/compound-voices<\/a>.<\/li>\n<li>Extrait de la Pr\u00e9face aux <em>Lyrical Ballads<\/em> (1802).<\/li>\n<li>Folsom, Ed, et Jerome Loving. Notes \u00e0 \u00ab The Walt Whitman Controversy \u00bb de Mark Twain. <em>Virginia Quarterly Review<\/em>. Printemps 2007. Disponible sur <a href=\"https:\/\/www.vqronline.org\/vqr-symposium\/walt-whitman-controversy\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/www.vqronline.org\/vqr-symposium\/walt-whitman-controversy<\/a>.<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La po\u00e9sie contemporaine souffre souvent de plusieurs faiblesses importantes, notamment l&rsquo;obscurit\u00e9, la banalit\u00e9 et le nihilisme. 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