{"id":15574,"date":"2025-05-30T03:26:45","date_gmt":"2025-05-30T03:26:45","guid":{"rendered":"https:\/\/latrespace.com\/le-nombriliste-solipsisme-en-poesie-contemporaine\/"},"modified":"2025-05-30T03:26:45","modified_gmt":"2025-05-30T03:26:45","slug":"le-nombriliste-solipsisme-en-poesie-contemporaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/latrespace.com\/fr\/le-nombriliste-solipsisme-en-poesie-contemporaine\/","title":{"rendered":"Le nombriliste : solipsisme en po\u00e9sie contemporaine"},"content":{"rendered":"<p>La po\u00e9sie contemporaine est fr\u00e9quemment critiqu\u00e9e pour plusieurs d\u00e9fauts g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s : l&rsquo;obscurit\u00e9, la banalit\u00e9 et le nihilisme, chacun m\u00e9ritant un examen d\u00e9taill\u00e9. Cependant, sa caract\u00e9ristique la plus visible et la plus d\u00e9terminante est peut-\u00eatre un solipsisme \u00e9crasant. Cela se manifeste par une tendance auto-centr\u00e9e des po\u00e8tes \u00e0 \u00e9lever des d\u00e9tails autobiographiques insignifiants au rang de sujet po\u00e9tique, souvent sans ambition plus grande que de pr\u00e9senter leur propre perspective en tant qu&rsquo;individu ou en tant que repr\u00e9sentant d&rsquo;un groupe identitaire particulier d\u00e9fini par des facteurs tels que la race, la classe ou d&rsquo;autres marqueurs d\u00e9mographiques.<\/p>\n<p>On pourrait se demander pourquoi cela pose un probl\u00e8me. Apr\u00e8s tout, toute po\u00e9sie n&rsquo;est-elle pas, dans une certaine mesure, autobiographique ? Certes, un po\u00e8te doit tirer mati\u00e8re de ses propres exp\u00e9riences, qu&rsquo;elles soient v\u00e9cues directement ou apprises indirectement. En effet, la po\u00e9sie est souvent consid\u00e9r\u00e9e comme la forme ultime d&rsquo;expression individuelle \u2013 la pens\u00e9e captur\u00e9e pour la post\u00e9rit\u00e9 \u00e0 travers le m\u00e9dium de l&rsquo;art, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de tradition orale ou de texte \u00e9crit. Pourtant, cette nature m\u00eame de la po\u00e9sie n\u00e9cessite qu&rsquo;elle doit \u00eatre universelle pour r\u00e9ussir en tant qu&rsquo;\u0153uvre po\u00e9tique. Par d\u00e9finition, le po\u00e8me implique que le po\u00e8te projette ses pens\u00e9es et exp\u00e9riences internes <em>au-del\u00e0<\/em> de son cadre de r\u00e9f\u00e9rence personnel, lui permettant d&rsquo;engager directement le lecteur avec ses propres connaissances et son propre v\u00e9cu.<\/p>\n<p>Les po\u00e8tes atteignent cette transcendance par le d\u00e9ploiement habile de la m\u00e9taphore po\u00e9tique. Il ne s&rsquo;agit pas simplement de la m\u00e9taphore comme simple comparaison rh\u00e9torique, mais de la m\u00e9taphore comprise dans son sens fondamental : un \u00ab transfert \u00bb de l&rsquo;objet vers sa repr\u00e9sentation. Un objet sensoriel qui sert de sujet po\u00e9tique ne devient v\u00e9ritablement po\u00e9tique que lorsqu&rsquo;il est transform\u00e9 en une repr\u00e9sentation d&rsquo;un id\u00e9al \u00e9ternel, immuable, universel. Parce que cet id\u00e9al poss\u00e8de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, l&rsquo;immutabilit\u00e9 et l&rsquo;universalit\u00e9, il devient facilement reconnaissable et pertinent pour tout lecteur, ind\u00e9pendamment du temps ou de la langue.<\/p>\n<p>Le \u00ab solipsisme \u00bb, tel qu&rsquo;il est discut\u00e9 ici, repr\u00e9sente un refus d&rsquo;effectuer ce saut po\u00e9tique du domaine temporel vers l&rsquo;\u00e9ternel. Cette r\u00e9ticence d\u00e9coule probablement de la reconnaissance que reconna\u00eetre quoi que ce soit d&rsquo;\u00e9ternel et d&rsquo;universel diminue le moi \u2013 une perspective insupportable pour un narcissique. Il ne s&rsquo;agit pas de pr\u00e9tendre que tous les po\u00e8tes contemporains sont des narcissiques cliniques. Cependant, les po\u00e8tes contemporains, en particulier dans le monde occidental, ont largement grandi immerg\u00e9s dans une culture de consommation satur\u00e9e de publicit\u00e9 de masse. Cet environnement sert constamment la valeur de soi individuelle et la perception de soi comme moyen de vendre des produits, contribuant ind\u00e9niablement \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 caract\u00e9ris\u00e9e par une perspective narcissique, sinon un narcissisme pur et simple.<\/p>\n<p>Dans une certaine mesure, nous ne pouvons pas reprocher aux po\u00e8tes contemporains d&rsquo;\u00eatre des produits des soci\u00e9t\u00e9s qui ont fa\u00e7onn\u00e9 leur \u00e2ge adulte. N\u00e9anmoins, il reste l&rsquo;imp\u00e9ratif du po\u00e8te de transcender ces limites de temps et de coutume, de s&rsquo;\u00e9lever au-dessus d&rsquo;elles. Tout comme Dante s&rsquo;est \u00e9lev\u00e9 au-del\u00e0 du monde des seigneurs f\u00e9odaux et des conflits entre Guelfes et Gibelins, et Goethe s&rsquo;est \u00e9lev\u00e9 au-dessus de l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;aristocratie h\u00e9r\u00e9ditaire et de la conqu\u00eate napol\u00e9onienne, de m\u00eame il est du devoir du po\u00e8te contemporain de s&rsquo;\u00e9lever au-dessus de notre paysage actuel de domination des entreprises, de propagande politique et marketing, et de puissances mondiales aspirantes. Leur t\u00e2che est de r\u00e9v\u00e9ler la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 travers le prisme sp\u00e9cifique de notre \u00e9poque. Pourtant, les po\u00e8tes contemporains \u00e9chouent fr\u00e9quemment \u00e0 cet \u00e9gard. Il est souvent beaucoup plus confortable de parler de soi que de d\u00e9fier les forces qui r\u00e8gnent sur la gloire et la fortune.<\/p>\n<p>Cet essai vise \u00e0 explorer la manifestation du solipsisme dans la po\u00e9sie am\u00e9ricaine contemporaine, \u00e0 retracer ses racines historiques jusqu&rsquo;\u00e0 des figures comme Walt Whitman, et \u00e0 proposer une solution potentielle et une voie \u00e0 suivre pour revitaliser la po\u00e9sie, la ramenant \u00e0 son r\u00f4le de repr\u00e9sentation artistique authentique plut\u00f4t qu&rsquo;une exhibition auto-centr\u00e9e.<\/p>\n<h3><strong>I<\/strong><\/h3>\n<p>Pour commencer, il est utile d&rsquo;illustrer pr\u00e9cis\u00e9ment comment ce solipsisme se manifeste. La po\u00e9sie am\u00e9ricaine contemporaine est tellement impr\u00e9gn\u00e9e de solipsisme que s\u00e9lectionner des exemples repr\u00e9sentatifs pr\u00e9sente un d\u00e9fi consid\u00e9rable. Bien que plusieurs po\u00e8tes viennent imm\u00e9diatement \u00e0 l&rsquo;esprit, le monde a r\u00e9cemment assist\u00e9 \u00e0 une exposition tr\u00e8s publique de po\u00e9sie contemporaine solipsiste.<\/p>\n<p>Ce cas particuli\u00e8rement frappant et r\u00e9cent n&rsquo;est autre que \u00ab\u00a0The Hill We Climb\u00a0\u00bb d&rsquo;Amanda Gorman, r\u00e9cit\u00e9e lors d&rsquo;une r\u00e9cente investiture pr\u00e9sidentielle aux \u00c9tats-Unis. Ce po\u00e8me incarne de nombreux vices po\u00e9tiques contemporains, notamment un langage prosa\u00efque, des erreurs grammaticales et syntaxiques, des clich\u00e9s omnipr\u00e9sents, des coupures de vers in\u00e9gales et une absence totale de musicalit\u00e9. Cependant, en mettant de c\u00f4t\u00e9 les d\u00e9ficiences purement po\u00e9tiques, le po\u00e8me se pr\u00e9sente comme un v\u00e9ritable monument au solipsisme. Huit lignes seulement apr\u00e8s le d\u00e9but de l&rsquo;\u0153uvre, le po\u00e8me pr\u00e9sente cette ligne \u00e9tonnante :<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nWe, the successors of a country and a time where a skinny Black girl descended from slaves and raised by a single mother can dream of becoming president, only to find herself reciting for one.<\/p>\n<p>Gorman a \u00e0 peine commenc\u00e9 sa r\u00e9citation, et elle se centre imm\u00e9diatement <em>elle-m\u00eame<\/em> dans un po\u00e8me cens\u00e9 c\u00e9l\u00e9brer un nouveau gouvernement pr\u00e9sidant une nation de 325 millions de personnes. Il v\u00e9hicule \u00e9galement un sentiment frappant d&rsquo;ingratitude : son aspiration \u00e9tait d&rsquo;<em>\u00eatre<\/em> pr\u00e9sidente, pas seulement de r\u00e9citer pour un. De plus, la d\u00e9claration manque de coh\u00e9rence logique : si elle d\u00e9crit son propre moment contemporain, comment peut-elle aussi en \u00eatre la successeure ?<\/p>\n<p>En se positionnant si centralement dans le po\u00e8me, Gorman renonce \u00e0 son r\u00f4le fondamental de po\u00e8te pour cultiver une voix po\u00e9tique robuste. La voix narrative d&rsquo;un po\u00e8me devrait \u00eatre \u00e0 la fois profond\u00e9ment personnelle et largement universelle. Pour que les id\u00e9es v\u00e9hicul\u00e9es dans un po\u00e8me aient une quelconque r\u00e9sonance pour un esprit diff\u00e9rent qui le lit, le po\u00e8me doit engager le lecteur avec l&rsquo;exp\u00e9rience d\u00e9crite \u00e0 un niveau qui transcende le simple divertissement ou la stimulation sensorielle. L&rsquo;exp\u00e9rience du po\u00e8te doit <em>signifier quelque chose de significatif<\/em> pour le lecteur. Pour obtenir cet effet, dont d\u00e9pend le succ\u00e8s entier d&rsquo;un po\u00e8me, le po\u00e8te doit sortir de son propre cadre de r\u00e9f\u00e9rence personnel et le percevoir du point de vue du lecteur.<\/p>\n<p>Gorman \u00e9choue manifestement \u00e0 le faire. Au lieu de cela, elle se d\u00e9crit en utilisant des termes d\u00e9mographiques bruts et raconte son exp\u00e9rience d&rsquo;\u00eatre sur sc\u00e8ne, r\u00e9citant \u00e0 l&rsquo;investiture. Elle ne fait aucune tentative d&rsquo;extraire une quelconque perspicacit\u00e9 plus profonde au-del\u00e0 d&rsquo;un slogan motivationnel clich\u00e9, comme \u00ab n&rsquo;importe qui peut r\u00eaver de devenir pr\u00e9sident \u00bb. En adoptant une perspective si \u00e9troite et myope, Gorman an\u00e9antit toute possibilit\u00e9 que le po\u00e8me touche un public universel repr\u00e9sentatif de la nation enti\u00e8re. Par cons\u00e9quent, elle parle uniquement au nom d&rsquo;Amanda Gorman et de personne d&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Amanda Gorman n&rsquo;est pas le seul po\u00e8te nombriliste \u00e0 avoir r\u00e9cit\u00e9 lors d&rsquo;une investiture pr\u00e9sidentielle. Richard Blanco, qui a r\u00e9cit\u00e9 lors de la deuxi\u00e8me investiture de Barack Obama en 2013, met \u00e9galement ouvertement en avant son identit\u00e9 \u2013 dans son cas, en tant qu&rsquo;homosexuel et fils d&rsquo;immigrants cubains. Un exemple particuli\u00e8rement manifeste de solipsisme dans son \u0153uvre se trouve dans ces lignes de son po\u00e8me de 2012, \u00ab\u00a0Looking for the Gulf Motel\u00a0\u00bb. Le po\u00e8me commence par une d\u00e9claration hautement autobiographique :<\/p>\n<p><em>There should be nothing here I don\u2019t remember . . .<\/em><\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nThe Gulf Motel with mermaid lampposts and ship\u2019s wheel in the lobby should still be rising out of the sand like a cake decoration. My brother and I should still be pretending we don\u2019t know our parents, embarrassing us as they roll the luggage cart past the front desk loaded with our scruffy suitcases, two-dozen loaves of Cuban bread, brown bags bulging with enough mangos to last the entire week, our espresso pot, the pressure cooker- and a pork roast reeking garlic through the lobby. All because we can\u2019t afford to eat out, not even on vacation, only two hours from our home in Miami, but far enough away to be thrilled by whiter sands on the west coast of Florida, where I should still be for the first time watching the sun set instead of rise over the ocean.<\/p>\n<p>Le po\u00e8me r\u00e9p\u00e8te par la suite le refrain en italique, \u201cThere should be nothing here I don\u2019t remember . . .,\u201d trois fois suppl\u00e9mentaires. Chaque r\u00e9p\u00e9tition est suivie de d\u00e9tails intimes, presque photographiques, tir\u00e9s de l&rsquo;enfance de Blanco, avec un accent sp\u00e9cifique sur des sc\u00e8nes uniques au v\u00e9cu de ses parents immigrants cubains.<\/p>\n<p>Dans son interpr\u00e9tation la plus g\u00e9n\u00e9reuse, le po\u00e8me de Blanco ne fait qu&rsquo;\u00e9voquer un th\u00e8me universel : le d\u00e9sir ardent de pr\u00e9server les souvenirs d&rsquo;enfance ch\u00e9ris. Cependant, il n&rsquo;articule jamais <em>pourquoi<\/em> ces souvenirs particuliers sont significatifs pour lui au-del\u00e0 du fait \u00e9vident qu&rsquo;ils ont fa\u00e7onn\u00e9 ses ann\u00e9es de formation et, vraisemblablement, la personne qu&rsquo;il est devenu. Il s&rsquo;arr\u00eate au simple souhait de ne pas oublier ces souvenirs. Il refuse de les transformer en quelque chose avec lequel tout lecteur peut vraiment se connecter. Au lieu de cela, le lecteur reste avec une simple exp\u00e9rience de spectateur d&rsquo;un \u00ab jour dans la vie \u00bb, enclin \u00e0 r\u00e9pondre par un poli et d\u00e9tach\u00e9 \u00ab C&rsquo;est gentil \u00bb ou \u00ab C&rsquo;est int\u00e9ressant \u00bb, restant un \u00e9tranger sans \u00eatre directement engag\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle sur un plan intellectuel ou \u00e9motionnel.<\/p>\n<p>\u00ab Looking for the Gulf Motel \u00bb n&rsquo;est en aucun cas un incident isol\u00e9. L&rsquo;\u0153uvre plus large de Blanco regorge d&rsquo;exemples similaires, dont beaucoup se concentrent intens\u00e9ment sur des d\u00e9tails li\u00e9s \u00e0 son identit\u00e9 en tant que Cubano-Am\u00e9ricain et homosexuel. Bien qu&rsquo;il fasse preuve d&rsquo;une habilet\u00e9 consid\u00e9rable dans la description et le rendu des d\u00e9tails, sa po\u00e9sie fonctionne moins comme une \u0153uvre de m\u00e9taphore et plus comme une pure autobiographie, offrant une perspective sp\u00e9cifique plut\u00f4t que de r\u00e9v\u00e9ler une id\u00e9e universelle.<\/p>\n<p>Lawrence Joseph est un autre po\u00e8te dont l&rsquo;\u0153uvre est caract\u00e9ris\u00e9e par une abondance de d\u00e9tails solipsistes. Comme Blanco, il est fils d&rsquo;immigrants, bien que son h\u00e9ritage soit libanais plut\u00f4t que cubain. Joseph est \u00e9galement notable pour \u00eatre un avocat bien connu en \u00ab\u00a0Big Law\u00a0\u00bb, ayant notamment repr\u00e9sent\u00e9 le Texas devant la Cour supr\u00eame des \u00c9tats-Unis dans une contestation des r\u00e9sultats de l&rsquo;\u00e9lection de 2020.[1]<\/p>\n<p>Son po\u00e8me au titre provocateur \u00ab Sand Nigger \u00bb, pr\u00e9sent\u00e9 dans son recueil de 1988 <em>Curriculum Vitae<\/em>, capture efficacement le solipsisme fr\u00e9quemment trouv\u00e9 dans ses vers :<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\n. . . Lebanon of mountains and sea, of pine and almond trees, of cedars in the service of Solomon, Lebanon of Babylonians, Phoenicians, Arabs, Turks and Byzantines, of the one-eyed monk, saint Maron, in whose rite I am baptized; Lebanon of my mother warning my father not to let the children hear, of my brother who hears and from whose silence I know there is something I will never know; Lebanon of grandpa giving me my first coin secretly, secretly holding my face in his hands, kissing me and promising me the whole world. My father\u2019s vocal chords bleed; he shouts too much at his brother, his partner, in the grocery store that fails. I hide money in my drawer, I have the talent to make myself heard. I am admonished to learn, never to dirty my hands with sawdust and meat. . . . \u201cSand nigger,\u201d I\u2019m called, and the name fits: I am the light-skinned nigger with black eyes and the look difficult to figure \u2013 a look of indifference, a look to kill \u2013 a Levantine nigger in the city on the strait between the great lakes Erie and St. Clair which has a reputation for violence, an enthusiastically bad-tempered sand nigger who waves his hands, nice enough to pass, Lebanese enough to be against his brother, with his brother against his cousin, with cousin and brother against the stranger.<\/p>\n<p>Joseph n&rsquo;\u00e9crit clairement pas <em>exclusivement<\/em> sur lui-m\u00eame. Les derni\u00e8res lignes du po\u00e8me g\u00e9n\u00e9ralisent suffisamment son exp\u00e9rience pour indiquer qu&rsquo;il aborde \u00e9galement l&rsquo;exp\u00e9rience plus large des immigrants libanais et arabes, offrant une vision assez critique de ce qu&rsquo;il per\u00e7oit comme le factionnalisme inh\u00e9rent \u00e0 cette communaut\u00e9.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, sa port\u00e9e ne va pas plus loin. Il d\u00e9peint l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une communaut\u00e9, qui, tout en offrant potentiellement une nouvelle perspective au lecteur, ne parvient pas \u00e0 engager directement le lecteur \u00e0 un niveau plus profond. Elle s&rsquo;arr\u00eate avant de transformer l&rsquo;exp\u00e9rience g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e des immigrants libanais et arabes en le domaine de l&rsquo;universel. C&rsquo;est une occasion manqu\u00e9e, car le sujet pourrait facilement se pr\u00eater \u00e0 une discussion sur le d\u00e9placement, l&rsquo;identit\u00e9 culturelle ou les perceptions changeantes du temps et du lieu plus g\u00e9n\u00e9ralement. Joseph choisit de ne pas explorer ces th\u00e8mes plus larges.<\/p>\n<p>Comme Blanco, Joseph pr\u00e9sente ses exp\u00e9riences et celles de sa famille comme un r\u00e9cit de \u00ab jour dans la vie \u00bb, offrant peu au-del\u00e0 de cette description, sauf pour une r\u00e9flexion sur les caract\u00e9ristiques n\u00e9gatives qu&rsquo;il observe chez les Libanais. Les \u00e9pisodes sp\u00e9cifiques qu&rsquo;il d\u00e9crit concernant les interactions au sein de sa famille, tout en donnant des aper\u00e7us de sc\u00e8nes et d&rsquo;individus uniques, fonctionnent principalement comme des anecdotes. Aucune v\u00e9ritable m\u00e9taphore n&rsquo;est employ\u00e9e pour les \u00e9lever en quelque chose de plus grand que de simples illustrations de ce que Joseph consid\u00e8re comme des d\u00e9fauts du caract\u00e8re libanais.<\/p>\n<p>Refl\u00e9tant \u00e9galement Blanco, Joseph place de mani\u00e8re pro\u00e9minente son identit\u00e9 au centre de sa description : Libanais, Catholique, fils d&rsquo;immigrants. Cette d\u00e9claration ouverte d&rsquo;identit\u00e9 est une manifestation directe du solipsisme. L&rsquo;origine culturelle, ethnique et religieuse sert de moyen \u2013 quoique superficiel \u2013 par lequel les individus se d\u00e9finissent comme des entit\u00e9s distinctes. Cependant, alors que Joseph (et Blanco) mettent en avant leurs identit\u00e9s, ils ne parviennent jamais \u00e0 engager directement le lecteur <em>avec<\/em> cette identit\u00e9. Au lieu de cela, elle reste dans le domaine de la simple description \u2013 essentiellement, une \u00e9tude anthropologique \u00e9crite \u00e0 la premi\u00e8re personne.<\/p>\n<p>Gorman, Blanco et Joseph sont tous des po\u00e8tes fermement \u00e9tablis dans la sc\u00e8ne litt\u00e9raire dominante. Leur \u0153uvre refl\u00e8te le type de po\u00e9sie souvent d\u00e9fendu par les institutions culturelles et \u00e9ducatives dominantes. Il semble que le solipsisme soit devenu la tendance dominante en po\u00e9sie contemporaine. Pour comprendre sa domination actuelle, il est utile de retracer sa trajectoire.<\/p>\n<h3><strong>II<\/strong><\/h3>\n<p>Les po\u00e8mes autobiographiques ne sont, bien s\u00fbr, pas un ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9cent. Les po\u00e8tes n&rsquo;ont pas soudainement commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire sur eux-m\u00eames il y a seulement une g\u00e9n\u00e9ration. En effet, un ma\u00eetre de la po\u00e9sie anglaise, John Milton, a produit un po\u00e8me autobiographique qui reste l&rsquo;une des \u0153uvres les plus c\u00e9l\u00e8bres de la langue : le sonnet \u00ab On His Blindness \u00bb.<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nWhen I consider how my light is spent<br \/>\nEre half my days, in this dark world and wide;<br \/>\nAnd that one talent which is death to hide,<br \/>\nLodged with me useless, though my soul more bent<br \/>\nTo serve therewith my Maker, and present<br \/>\nMy true account, lest he returning chide:<br \/>\nDoth God exact day-labour, light denied,<br \/>\nI fondly ask? But Patience, to prevent<br \/>\nThat murmur, soon replies, God doth not need<br \/>\nEither man\u2019s work or his own gifts; who best<br \/>\nBear his mild yoke, they serve him best: his state<br \/>\nIs kingly; thousands at his bidding speed,<br \/>\nAnd post o\u2019er land and ocean without rest;<br \/>\nThey also serve who only stand and wait.<\/p>\n<p>Dans ce sonnet, Milton aborde non seulement la r\u00e9alit\u00e9 physique de l&rsquo;affliction de la c\u00e9cit\u00e9, mais aussi les profondes r\u00e9flexions spirituelles et philosophiques qu&rsquo;elle d\u00e9clenche en lui. Il est personnel en ce sens que Milton d\u00e9crit sa propre perspective sur son exp\u00e9rience unique. Pourtant, Milton ne s&rsquo;attarde pas uniquement sur son statut de personne souffrant d&rsquo;un handicap. Il ne demande pas principalement au lecteur d&rsquo;\u00e9prouver de l&#8217;empathie pour lui sp\u00e9cifiquement <em>en tant qu&rsquo;homme aveugle<\/em> \u2013 comme le font Blanco et Joseph avec leurs identit\u00e9s de fils d&rsquo;immigrants. Au lieu de cela, il lutte avec la mani\u00e8re dont son affliction s&rsquo;inscrit dans la Volont\u00e9 Divine pour sa vie. En luttant avec cette question th\u00e9ologique, il arrive \u00e0 sa c\u00e9l\u00e8bre r\u00e9solution : Servir Dieu \u2013 ou, plus largement, remplir son r\u00f4le assign\u00e9 \u2013 peut \u00eatre accompli tout aussi efficacement par l&rsquo;acceptation passive et la patience que par l&rsquo;effort actif.<\/p>\n<p>Milton universalise efficacement son exp\u00e9rience profond\u00e9ment personnelle. Il emploie sa c\u00e9cit\u00e9 comme sujet pour r\u00e9aliser la m\u00e9taphore po\u00e9tique, l&rsquo;utilisant ainsi comme v\u00e9hicule pour d\u00e9voiler une v\u00e9rit\u00e9 plus grande, universelle, sur la foi, la patience et la nature du service. Le sonnet est moins sur la condition physique de Milton elle-m\u00eame et plus sur la profonde r\u00e9alisation qu&rsquo;il atteint en contemplant cette exp\u00e9rience. Le seul \u00e9l\u00e9ment qui est strictement autobiographique est le fait que Milton dirige sa contemplation vers l&rsquo;int\u00e9rieur, se concentrant sur son propre \u00e9tat, plut\u00f4t que vers l&rsquo;ext\u00e9rieur vers un objet externe.<\/p>\n<p>Un si\u00e8cle et demi plus tard, les po\u00e8tes romantiques, avec leur accent sur la po\u00e9sie comme expression d&rsquo;\u00e9motion intense, ont accord\u00e9 une valeur accrue \u00e0 la nature profond\u00e9ment personnelle de la cr\u00e9ation po\u00e9tique. Wordsworth, dans sa c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9finition de la po\u00e9sie comme \u00ab le jaillissement spontan\u00e9 de sentiments puissants&#8230; issus de l&rsquo;\u00e9motion rem\u00e9mor\u00e9e dans la tranquillit\u00e9 \u00bb [2], a saisi la vision romantique de la po\u00e9sie comme provenant directement de l&rsquo;\u00e9motion \u2013 une exp\u00e9rience intrins\u00e8quement individuelle \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 la perception sensorielle unique du po\u00e8te. Si la po\u00e9sie est fondamentalement une \u00e9motion rem\u00e9mor\u00e9e, alors l&rsquo;obligation premi\u00e8re du po\u00e8te devient la transmission pr\u00e9cise de cette \u00e9motion, plut\u00f4t qu&rsquo;une r\u00e9flexion sur une v\u00e9rit\u00e9 universelle. La m\u00e9taphore est par cons\u00e9quent rel\u00e9gu\u00e9e \u00e0 un r\u00f4le secondaire, de soutien, tandis que le pouvoir descriptif prend le pas comme v\u00e9hicule principal de communication du sentiment.<\/p>\n<p>Le vaste po\u00e8me en treize livres de Wordsworth, <em>The Prelude<\/em>, pr\u00e9sente une curieuse anomalie au sein de la tradition \u00e9pique. Sa forme \u00e9pique grandiose et ample est juxtapos\u00e9e \u00e0 son sujet : des sc\u00e8nes intimes et fr\u00e9quemment banales de la vie de Wordsworth. Le po\u00e8me est, en essence, une autobiographie \u00e9tendue, remplie de r\u00e9miniscences et de r\u00e9flexions sur les \u00e9v\u00e9nements et exp\u00e9riences de la vie de Wordsworth, avec un accent particulier sur son enfance et sa jeunesse.<\/p>\n<p>Un exemple caract\u00e9ristique des \u00e9pisodes auto-r\u00e9f\u00e9rentiels dans <em>The Prelude<\/em> est la description des errances solitaires de Wordsworth dans la nature sauvage alors qu&rsquo;il avait huit ans :<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nFair seed-time had my soul, and I grew up<br \/>\nFostered alike by beauty and by fear;<br \/>\nMuch favored in my birthplace, and no less<br \/>\nIn that beloved Vale to which, erelong,<br \/>\nI was transplanted. Well I call to mind<br \/>\n(\u2018Twas at an early age, ere I had seen<br \/>\nNine summers) when upon the mountain slope<br \/>\nThe frost and breath of frosty wind had snapped<br \/>\nThe last autumnal crocus, \u2018twas my joy<br \/>\nTo wander half the night among the Cliffs<br \/>\nAnd the smooth Hollows, where the woodcocks ran<br \/>\nAlong the open turf. In thought and wish<br \/>\nThat time, my shoulder all with springes hung,<br \/>\nI was a fell destroyer. On the heights<br \/>\nScudding away from snare to snare, I plied<br \/>\nMy anxious visitation, hurrying on,<br \/>\nStill hurrying, hurrying onward; moon and stars<br \/>\nWere shining o\u2019er my head; I was alone,<br \/>\nAnd seemed to be a trouble to the peace<br \/>\nThat was among them. . . .<\/p>\n<p>(<em>The Prelude<\/em>, I:305-24.)<\/p>\n<p>Ici, la voix de Wordsworth semble presque contemporaine, partageant des d\u00e9tails de son enfance qui, bien que d\u00e9crits de mani\u00e8re vivide, semblent plus viser \u00e0 raconter l&rsquo;histoire de sa vie qu&rsquo;\u00e0 universaliser l&rsquo;exp\u00e9rience par la m\u00e9taphore. En effet, peu de lecteurs, en particulier les contemporains, peuvent directement s&rsquo;identifier \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience sp\u00e9cifique de Wordsworth en tant que gar\u00e7on de huit ans seul \u00e0 chasser dans la nature sauvage la nuit. Si quoi que ce soit, cela se lit principalement comme une curiosit\u00e9 historique.<\/p>\n<p>Cependant, Wordsworth fait plus que simplement encha\u00eener une s\u00e9rie de croquis autobiographiques. Apr\u00e8s ce passage descriptif, il bascule dans un mode v\u00e9ritablement po\u00e9tique :<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nThe mind of Man is framed even like the breath<br \/>\nAnd harmony of music. There is a dark<br \/>\nInvisible workmanship that reconciles<br \/>\nDiscordant elements, and makes them move<br \/>\nIn one society. Ah me! That all<br \/>\nThe terrors, all the early miseries,<br \/>\nRegrets, vexations, lassitudes, that all<br \/>\nThe thoughts and feelings which have been infused<br \/>\nInto my mind, should ever have made up<br \/>\nThe calm existence that is mine when I<br \/>\nAm worthy of myself! Praise to the end!<br \/>\nThanks likewise for the means!<\/p>\n<p>(I:351-62.)<\/p>\n<p>\u00c0 ce stade, Wordsworth universalise finalement l&rsquo;exp\u00e9rience. Il conclut que ses errances de jeunesse ont fa\u00e7onn\u00e9 l&rsquo;homme qu&rsquo;il est devenu, et en elles, il per\u00e7oit la destin\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre, exprimant sa gratitude pour ce processus formateur. Bien que ce ne soit pas une observation particuli\u00e8rement r\u00e9volutionnaire ou profonde, c&rsquo;est une observation que Wordsworth fait clairement avec une sinc\u00e9rit\u00e9 profonde.<\/p>\n<p><em>The Prelude<\/em> suit g\u00e9n\u00e9ralement ce sch\u00e9ma : la description d&rsquo;une exp\u00e9rience banale de la vie pr\u00e9coce de Wordsworth, ainsi que les \u00e9motions qu&rsquo;il ressentait \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, est suivie d&rsquo;une r\u00e9flexion sur la signification plus profonde et universalis\u00e9e de cette exp\u00e9rience. En ce sens, le po\u00e8me peut \u00eatre caract\u00e9ris\u00e9 comme une \u00ab autobiographie didactique \u00bb.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 sa nature didactique, les explications de Wordsworth dans <em>The Prelude<\/em> n&rsquo;atteignent pas pleinement la v\u00e9ritable m\u00e9taphore po\u00e9tique. Wordsworth \u00e9nonce explicitement son intention et sa signification, plut\u00f4t que de laisser la signification \u00e9merger implicitement par la transformation de l&rsquo;objet po\u00e9tique. Bien qu&rsquo;il \u00ab raconte \u00bb plut\u00f4t qu&rsquo;il \u00ab montre \u00bb, Wordsworth r\u00e9ussit n\u00e9anmoins \u00e0 universaliser ses exp\u00e9riences et \u00e0 les pr\u00e9senter comme des le\u00e7ons pour le lecteur.<\/p>\n<p><em>The Prelude<\/em> repr\u00e9sente ind\u00e9niablement un \u00e9cart significatif par rapport \u00e0 la forme \u00e9pique traditionnelle. La simple banalit\u00e9 de ses \u00e9pisodes et l&rsquo;intimit\u00e9 de ses descriptions renversent les conventions du genre. Crucialement, il marque un changement par rapport \u00e0 la po\u00e9sie autobiographique telle que pratiqu\u00e9e par Milton. En faisant de sa propre vie le sujet d&rsquo;une \u00e9pop\u00e9e \u00e9tendue en treize livres, Wordsworth a effectivement ouvert la voie \u00e0 la po\u00e9sie pour potentiellement descendre dans le nombrilisme. Bien que <em>The Prelude<\/em> s&rsquo;en approche, il ne franchit pas compl\u00e8tement ce seuil seul ; il pr\u00e9sente toujours des d\u00e9tails autobiographiques comme illustrant une le\u00e7on plus grande. Wordsworth s&rsquo;est encore senti oblig\u00e9 de fournir quelque chose de valeur au lecteur \u2013 une le\u00e7on tir\u00e9e de ses exp\u00e9riences de vie. Il n&rsquo;avait pas encore franchi le pas de faire de l&rsquo;autobiographie \u00e0 la fois le sujet <em>et<\/em> le but ultime de sa po\u00e9sie.<\/p>\n<h3><strong>III<\/strong><\/h3>\n<p><em>The Prelude<\/em> n&rsquo;\u00e9tait en effet qu&rsquo;un pr\u00e9lude. Outre-Atlantique, les tendances romantiques naissantes en po\u00e9sie s&rsquo;\u00e9panouiraient en un solipsisme achev\u00e9 dans les \u0153uvres de Walt Whitman.<\/p>\n<p>L&rsquo;influence de Whitman sur la po\u00e9sie am\u00e9ricaine fut rien de moins que r\u00e9volutionnaire. Avant son apparition, les po\u00e8tes am\u00e9ricains comme Edgar Allan Poe et William Cullen Bryant adh\u00e9raient largement aux styles classiques h\u00e9rit\u00e9s d&rsquo;Europe. Whitman, cependant, a offert \u00e0 la jeune nation un mode d&rsquo;expression compl\u00e8tement nouveau : discursif, conversationnel, libre de toute forme stricte et profond\u00e9ment intime. Plus que toute autre figure, Whitman a jet\u00e9 les bases du vers libre contemporain. Ezra Pound lui-m\u00eame a reconnu cette dette dans son po\u00e8me \u00ab A Pact \u00bb :<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nI make a pact with you, Walt Whitman\u2014<br \/>\nI have detested you long enough.<br \/>\nI come to you as a grown child<br \/>\nWho has had a pig-headed father;<br \/>\nI am old enough now to make friends.<br \/>\nIt was you that broke the new wood,<br \/>\nNow is a time for carving.<br \/>\nWe have one sap and one root\u2014<br \/>\nLet there be commerce between us.<\/p>\n<p>La d\u00e9claration de Pound selon laquelle lui et Whitman partageaient \u00ab one sap and one root \u00bb, et sa comparaison de lui-m\u00eame \u00e0 un \u00ab grown child \u00bb revenant \u00e0 Whitman comme \u00e0 son p\u00e8re, constitue un aveu d&rsquo;influence aussi clair qu&rsquo;un po\u00e8te peut en offrir. \u00c9tant donn\u00e9 l&rsquo;immense impact de Pound sur le mouvement moderniste en po\u00e9sie, sa d\u00e9claration positionne Whitman comme rien de moins que le p\u00e8re du modernisme po\u00e9tique.<\/p>\n<p>Cependant, Whitman est le progenitor de plus que le simple style et l&rsquo;esth\u00e9tique modernistes ; il est probablement le premier, et peut-\u00eatre le plus grand, po\u00e8te solipsiste. L&rsquo;une des \u0153uvres les plus c\u00e9l\u00e8bres de Whitman, le vaste po\u00e8me de 1 346 lignes \u00ab Song of Myself \u00bb, se pr\u00e9sente comme un chef-d&rsquo;\u0153uvre du solipsisme.<\/p>\n<p>Le po\u00e8me s&rsquo;ouvre sur une d\u00e9claration d&rsquo;intention sans ambigu\u00eft\u00e9 :<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nI celebrate myself, and sing myself,<br \/>\nAnd what I assume you shall assume,<br \/>\nFor every atom belonging to me as good belongs to you.<br \/>\nI loafe and invite my soul,<br \/>\nI lean and loafe at my ease observing a spear of summer grass.<br \/>\nMy tongue, every atom of my blood, form\u2019d from this soil, this air,<br \/>\nBorn here of parents born here from parents the same, and their parents the same,<br \/>\nI, now thirty-seven years old in perfect health begin,<br \/>\nHoping to cease not till death.<br \/>\nCreeds and schools in abeyance,<br \/>\nRetiring back a while sufficed at what they are, but never forgotten,<br \/>\nI harbor for good or bad, I permit to speak at every hazard,<br \/>\nNature without check with original energy.<br \/>\n(ll. 1-13.)<\/p>\n<p>Whitman ne pourrait \u00eatre plus explicite. Il ne poursuit pas l&rsquo;application didactique de l&rsquo;autobiographie de Wordsworth. Au lieu de cela, son objectif d\u00e9clar\u00e9 est simplement de \u00ab me c\u00e9l\u00e9brer \u00bb. Sa d\u00e9claration au lecteur, \u00ab every atom belonging to me as good belongs to you \u00bb, n&rsquo;est pas tant une d\u00e9claration d&rsquo;humanit\u00e9 partag\u00e9e qu&rsquo;une invitation pour le lecteur \u00e0 entrer <em>dans<\/em> le cadre de r\u00e9f\u00e9rence personnel de Whitman et \u00e0 percevoir le monde exactement comme il le per\u00e7oit. Plus tard, il r\u00e9it\u00e8re ce point :<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lisation, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nYou shall no longer take things at second or third hand, nor look through the eyes of the dead, nor feed on the spectres in books,<br \/>\nYou shall not look through my eyes either, nor take things from me,<br \/>\nYou shall listen to all sides and filter them from your self.<br \/>\n(ll. 35-37.)<\/p>\n<p>Whitman incarne une forme de solipsisme d\u00e9mocratique. Il d\u00e9sire que le lecteur c\u00e9l\u00e8bre le moi avec la m\u00eame ferveur que lui, qu&rsquo;il voie le monde \u00e0 travers un prisme \u00e9gocentrique tout comme lui. Ce qui pourrait autrement \u00eatre per\u00e7u comme un narcissisme insupportable devient, entre les mains de Whitman, un attrait : le po\u00e8me n&rsquo;exige pas que le lecteur tol\u00e8re simplement le nombrilisme de Whitman, mais les invite plut\u00f4t \u00e0 y participer, \u00e0 retrouver leurs propres exp\u00e9riences refl\u00e9t\u00e9es dans le miroir de celles que Whitman d\u00e9crit de sa propre vie.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, la grande majorit\u00e9 du po\u00e8me est une exposition d\u00e9taill\u00e9e de d\u00e9tails autobiographiques minutieux rendus avec une puissance descriptive vivide. Whitman submerge le lecteur de sc\u00e8nes dont il a \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin lors de ses voyages \u00e0 travers l&rsquo;Am\u00e9rique dans les ann\u00e9es 1850 \u2013 descriptions de personnes, de lieux et d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements ; descriptions de la vie quotidienne filtr\u00e9es intens\u00e9ment \u00e0 travers sa perspective unique.<\/p>\n<p>L&rsquo;intimit\u00e9 des d\u00e9tails de Whitman s&rsquo;\u00e9tend aussi \u00e0 une autre dimension. Bien en avance sur son temps, Whitman inclut des descriptions franches d&rsquo;exp\u00e9riences sexuelles tout au long du po\u00e8me, assez franches pour inciter le procureur de district de Boston \u00e0 menacer de poursuites en vertu des lois sur l&rsquo;obsc\u00e9nit\u00e9 du Massachusetts contre l&rsquo;\u00e9diteur de Whitman.[3]<\/p>\n<p>Intercal\u00e9 entre les descriptions sc\u00e9niques, Whitman injecte ses propres pens\u00e9es et perspectives. Contrairement \u00e0 Wordsworth, ces perspectives ne sont pas didactiques ; elles sont profond\u00e9ment auto-r\u00e9flexives. Certaines, en fait, transcendent la simple auto-r\u00e9flexion et frisent la m\u00e9galomanie. Dans les deux passages suivants, Whitman proclame une sorte de divinit\u00e9 pour lui-m\u00eame :<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nDivine am I inside and out, and I make holy whatever I touch or am touch\u2019d from,<br \/>\nThe scent of these arm-pits aroma finer than prayer,<br \/>\nThis head more than churches, bibles, and all the creeds.<br \/>\nIf I worship one thing more than another it shall be the spread of my own body, or any part of it, . . .<br \/>\n(ll. 524-27.)<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nWhy should I pray? why should I venerate and be ceremonious?<br \/>\nHaving pried through the strata, analyzed to a hair, counsel\u2019d with doctors and calculated close,<br \/>\nI find no sweeter fat than sticks to my own bones.<br \/>\nIn all people I see myself, none more and not one a barley-corn less,<br \/>\nAnd the good or bad I say of myself I say of them.<br \/>\nI know I am solid and sound,<br \/>\nTo me the converging objects of the universe perpetually flow,<br \/>\nAll are written to me, and I must get what the writing means.<br \/>\nI know I am deathless, I know this orbit of mine cannot be swept by a carpenter\u2019s compass,<br \/>\nI know I shall not pass like a child\u2019s carlacue cut with a burnt stick at night.<br \/>\nI know I am august,<br \/>\nI do not trouble my spirit to vindicate itself or be understood,<br \/>\nI see that the elementary laws never apologize,<br \/>\n(I reckon I behave no prouder than the level I plant my house by, after all.)<br \/>\nI exist as I am, that is enough,<br \/>\nIf no other in the world be aware I sit content,<br \/>\nAnd if each and all be aware I sit content.<br \/>\nOne world is aware and by far the largest to me, and that is myself,<br \/>\nAnd whether I come to my own to-day or in ten thousand or ten million years,<br \/>\nI can cheerfully take it now, or with equal cheerfulness I can wait.<br \/>\n(ll. 398-418.)<\/p>\n<p>Dans un \u00e9lan non moins grandiose, il offre son auto-\u00e9valuation de son propre r\u00f4le de po\u00e8te :<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nI am the poet of the Body and I am the poet of the Soul,<br \/>\nThe pleasures of heaven are with me and the pains of hell are with me,<br \/>\nThe first I graft and increase upon myself, the latter I translate into a new tongue.<br \/>\nI am the poet of the woman the same as the man,<br \/>\nAnd I say it is as great to be a woman as to be a man,<br \/>\nAnd I say there is nothing greater than the mother of men.<br \/>\nI chant the chant of dilation or pride,<br \/>\nWe have had ducking and deprecating about enough,<br \/>\nI show that size is only development.<br \/>\nHave you outstript the rest? are you the President?<br \/>\nIt is a trifle, they will more than arrive there every one, and still pass on.<br \/>\nI am he that walks with the tender and growing night,<br \/>\nI call to the earth and sea half-held by the night.<br \/>\n(ll. 422-34.)<\/p>\n<p>Ou, encore plus c\u00e9l\u00e8bre :<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nDo I contradict myself?<br \/>\nVery well then I contradict myself,<br \/>\n(I am large, I contain multitudes.)<\/p>\n<p>(ll. 1324-26.)<\/p>\n<p>Et peut-\u00eatre le plus solipsiste de tous, Whitman se d\u00e9clare le summum absolu de toute la cr\u00e9ation menant \u00e0 son existence :<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nI am an acme of things accomplish\u2019d, and I an encloser of things to be.<br \/>\nMy feet strike an apex of the apices of the stairs,<br \/>\nOn every step bunches of ages, and larger bunches between the steps,<br \/>\nAll below duly travel\u2019d, and still I mount and mount.<br \/>\nRise after rise bow the phantoms behind me,<br \/>\nAfar down I see the huge first Nothing, I know I was even there,<br \/>\nI waited unseen and always, and slept through the lethargic mist,<br \/>\nAnd took my time, and took no hurt from the fetid carbon.<br \/>\nLong I was hugg\u2019d close\u2014long and long.<br \/>\nImmense have been the preparations for me,<br \/>\nFaithful and friendly the arms that have helped me.<br \/>\nCycles ferried my cradle, rowing and rowing like cheerful boatmen,<br \/>\nFor room to me stars kept aside in their own rings,<br \/>\nThey sent influences to look after what was to hold me.<br \/>\nBefore I was born out of my mother generations guided me,<br \/>\nMy embryo has never been torpid, nothing could overlay it.<br \/>\nFor it the nebula cohered to an orb,<br \/>\nThe long slow strata piled to rest it on,<br \/>\nVast vegetables gave it sustenance,<br \/>\nMonstrous sauroids transported it in their mouths and deposited it with care.<br \/>\nAll forces have been steadily employed to complete and delight me,<br \/>\nNow on this spot I stand with my robust soul.<br \/>\n(ll. 1148-69.)<\/p>\n<p>Les \u00e9toiles, les dinosaures pr\u00e9historiques, l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de l&rsquo;histoire humaine \u2013 tout, selon Whitman, a servi de vaste pr\u00e9face, pr\u00e9parant m\u00e9ticuleusement l&rsquo;univers uniquement pour l&rsquo;av\u00e8nement de Walt Whitman lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Cependant, Whitman ne fait pas ces assertions extraordinaires depuis une position de sup\u00e9riorit\u00e9 distante. En effet, lorsqu&rsquo;on les consid\u00e8re dans le contexte plus large du po\u00e8me, en particulier aux c\u00f4t\u00e9s de ses descriptions intimes d&rsquo;exp\u00e9riences quotidiennes, le lecteur a l&rsquo;impression distincte que Whitman implique que ce qu&rsquo;il proclame sur lui-m\u00eame est tout aussi vrai pour n&rsquo;importe qui d&rsquo;autre. C&rsquo;est cette forme de solipsisme d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des chances, cette invitation \u00e0 partager la c\u00e9l\u00e9bration et l&rsquo;admiration de soi, qui rend l&rsquo;\u0153uvre de Whitman captivante plut\u00f4t que simplement insupportable.<\/p>\n<p>Vers la fin du po\u00e8me, Whitman contemple sa propre mortalit\u00e9 et ce qui l&rsquo;attend apr\u00e8s la mort :<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nThe last scud of day holds back for me,<br \/>\nIt flings my likeness after the rest and true as any on the shadowed wilds,<br \/>\nIt coaxes me to the vapor and the dusk.<br \/>\nI depart as air, I shake my white locks at the runaway sun,<br \/>\nI effuse my flesh in eddies, and drift it in lacy jags.<br \/>\nI bequeath myself to the dirt to grow from the grass I love,<br \/>\nIf you want me again look for me under your boot-soles.<br \/>\nYou will hardly know who I am or what I mean,<br \/>\nBut I shall be good health to you nevertheless,<br \/>\nAnd filter and fibre your blood.<br \/>\nFailing to fetch me at first keep encouraged,<br \/>\nMissing me one place search another,<br \/>\nI stop somewhere waiting for you.<\/p>\n<p>(ll. 1334-46.)<\/p>\n<p>Il exprime clairement un manque de croyance en l&rsquo;immortalit\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me. Dans un tour d&rsquo;ironie, Whitman, la divinit\u00e9 vivante pour laquelle tout le temps g\u00e9ologique n&rsquo;\u00e9tait cens\u00e9 \u00eatre qu&rsquo;une simple pr\u00e9paration, se \u00ab l\u00e8gue \u00bb paradoxalement \u00ab \u00e0 la terre \u00bb, pour n&rsquo;\u00eatre trouv\u00e9 que \u00ab sous vos semelles de botte \u00bb. Pour Whitman, la divinit\u00e9 r\u00e9side dans l&rsquo;existence vivante, et cet \u00e9tat divin cesse \u00e0 la mort.<\/p>\n<p>Pourtant, m\u00eame apr\u00e8s avoir contempl\u00e9 sa propre annihilation per\u00e7ue, le moi de Whitman survit et reste le centre de l&rsquo;attention du po\u00e8me. Dans sa derni\u00e8re ligne, \u00ab I stop somewhere waiting for you \u00bb, Whitman perdure comme une id\u00e9e, si ce n&rsquo;est une entit\u00e9 physique, attendant patiemment d&rsquo;\u00eatre d\u00e9couvert par le lecteur, promettant d&rsquo;\u00eatre une \u00ab bonne sant\u00e9 \u00bb pour lui. M\u00eame apr\u00e8s ce qu&rsquo;il consid\u00e8re comme sa propre dissolution physique, Whitman ne renonce jamais \u00e0 sa position de figure centrale et de sujet principal du po\u00e8me.<\/p>\n<p>\u00ab Song of Myself \u00bb se pr\u00e9sente comme le manifeste ultime du solipsisme. Il n&rsquo;offre aucune le\u00e7on didactique et n&rsquo;explore aucune v\u00e9rit\u00e9 universelle au-del\u00e0 de la c\u00e9l\u00e9bration emphatique du moi comme le centre absolu et le pinacle de toute existence. Whitman pr\u00e9sente sa propre perception de lui-m\u00eame comme mod\u00e8le de la mani\u00e8re dont chacun devrait consid\u00e9rer son propre moi : le seul cadre de r\u00e9f\u00e9rence valide, non li\u00e9 et sup\u00e9rieur \u00e0 toutes les croyances, philosophies et normes soci\u00e9tales ou culturelles.<\/p>\n<p>Et la vision de Whitman a largement triomph\u00e9. Dans l&rsquo;ensemble, la soci\u00e9t\u00e9, en particulier en Am\u00e9rique, a adopt\u00e9 sa perspective du moi comme arbitre supr\u00eame de la v\u00e9rit\u00e9, le seul cadre de r\u00e9f\u00e9rence valide pour interpr\u00e9ter le monde ext\u00e9rieur. M\u00eame parmi ceux qui professent une foi religieuse ou adh\u00e8rent \u00e0 une philosophie sp\u00e9cifique, ils justifient fr\u00e9quemment leurs croyances ou leur acceptation en termes du moi, de leurs exp\u00e9riences personnelles et de leur cadre de r\u00e9f\u00e9rence individuel. Le solipsisme est au c\u0153ur m\u00eame de la pens\u00e9e am\u00e9ricaine contemporaine. Whitman a simplement servi de proph\u00e8te le plus \u00e9loquent et prolifique.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;est donc pas surprenant que les po\u00e8tes au sein d&rsquo;une telle culture solipsiste aient tendance \u00e0 produire des vers solipsistes. Ils \u00e9crivent \u00e0 partir de ce qu&rsquo;ils connaissent intimement et exp\u00e9rimentent dans leur propre vie. Mais qu&rsquo;obtient, en fin de compte, l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit solipsiste par la po\u00e9sie une fois que tout est \u00e9crit et publi\u00e9 ?<\/p>\n<h3><strong>IV<\/strong><\/h3>\n<p>Le solipsisme est peut-\u00eatre bien l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit dominant de notre \u00e9poque, mais tout comme les produits de consommation commercialis\u00e9s par des appels \u00e0 des d\u00e9sirs \u00e9go\u00efstes, il ne peut jamais vraiment satisfaire le profond d\u00e9sir humain de sens que la po\u00e9sie est uniquement capable d&rsquo;aborder. Tout ce qu&rsquo;il peut offrir, ce sont des frissons superficiels. Il est fondamentalement superficiel ; il d\u00e9peint une exp\u00e9rience dans laquelle le lecteur pourrait \u2013 ou non \u2013 apercevoir un reflet de sa propre vie, mais il ne parvient pas constamment \u00e0 transformer cette exp\u00e9rience individuelle en une r\u00e9v\u00e9lation d\u00e9personnalis\u00e9e d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 universelle. Sans ce saut transformateur crucial, la po\u00e9sie se d\u00e9grade en simple autobiographie, une curiosit\u00e9 anthropologique confin\u00e9e dans des limites sp\u00e9cifiques de temps et d&rsquo;espace, plut\u00f4t qu&rsquo;un id\u00e9al universel qui les transcende.<\/p>\n<p>O\u00f9 cette situation laisse-t-elle la po\u00e9sie ? L&rsquo;h\u00e9ritage de Whitman est-il un destin in\u00e9luctable ? Bien que Whitman soit ind\u00e9niablement un patriarche du modernisme et du solipsisme en po\u00e9sie am\u00e9ricaine, il est loin d&rsquo;\u00eatre le seul mod\u00e8le disponible pour les po\u00e8tes d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. En effet, un contemporain l\u00e9g\u00e8rement plus \u00e2g\u00e9 et compatriote offre aux po\u00e8tes d&rsquo;aujourd&rsquo;hui une voie alternative convaincante. Ce po\u00e8te est Henry Wadsworth Longfellow.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/latrespace.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/longfellow-grave.webp\" alt=\"Maison et lieu de s\u00e9pulture de Henry Wadsworth Longfellow \u00e0 Cambridge, Massachusetts.\" width=\"859\" height=\"645\" \/><em class=\"cap-ai\">Maison et lieu de s\u00e9pulture de Henry Wadsworth Longfellow \u00e0 Cambridge, Massachusetts.<\/em>\u00c0 la maison de Henry Wadsworth Longfellow \u00e0 Cambridge, Massachusetts, lieu de sa tombe.<\/p>\n<p>Connu pour ses po\u00e8mes \u00e9piques <em>Le Chant de Hiawatha<\/em> et <em>\u00c9vang\u00e9line<\/em>, ainsi que pour ses <em>Tales of a Wayside Inn<\/em> inspir\u00e9s de Chaucer, Longfellow a \u00e9galement compos\u00e9 des dizaines de po\u00e8mes plus courts, dont tr\u00e8s peu sont ouvertement autobiographiques. Quand il aborde le domaine autobiographique, cependant, Longfellow adh\u00e8re au mod\u00e8le \u00e9tabli par Milton, universalisant efficacement son exp\u00e9rience personnelle.<\/p>\n<p>\u00ab My Lost Youth \u00bb, un po\u00e8me pr\u00e9coce publi\u00e9 dans son recueil de 1847, <em>Birds of Passage<\/em>, sert peut-\u00eatre de meilleure illustration de cette approche. Par sa structure et son sujet, il est notamment similaire \u00e0 \u00ab Looking for the Gulf Motel \u00bb de Blanco ou \u00e0 \u00ab Sand Nigger \u00bb de Joseph \u2013 une description d&rsquo;exp\u00e9riences d&rsquo;enfance revisit\u00e9es et m\u00e9dit\u00e9es par le po\u00e8te adulte. Contrairement \u00e0 ces po\u00e8mes, cependant, Longfellow ne se contente pas de raconter les pens\u00e9es et \u00e9motions \u00e9voqu\u00e9es en revisitant sa maison d&rsquo;enfance et les lieux qu&rsquo;il fr\u00e9quentait enfant ; il les utilise comme v\u00e9hicule pour r\u00e9v\u00e9ler une v\u00e9rit\u00e9 plus grande, universelle, sur l&rsquo;exp\u00e9rience humaine.<\/p>\n<p>Le po\u00e8me commence par d\u00e9crire son retour dans sa ville natale dans le Maine :<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nOften I think of the beautiful town<br \/>\nThat is seated by the sea;<br \/>\nOften in thought go up and down<br \/>\nThe pleasant streets of that dear old town,<br \/>\nAnd my youth comes back to me.<br \/>\nAnd a verse of a Lapland song<br \/>\nIs haunting my memory still:<br \/>\n\u201cA boy\u2019s will is the wind\u2019s will,<br \/>\nAnd the thoughts of youth are long, long thoughts.\u201d<\/p>\n<p>Le chant lapon cit\u00e9 \u00e0 la fin de la strophe est r\u00e9p\u00e9t\u00e9 comme un refrain \u00e0 la fin de chacune des dix strophes du po\u00e8me. Attribuer ces pens\u00e9es \u00e0 un peuple lointain qui les chantait dans une langue \u00e9trang\u00e8re souligne subtilement l&rsquo;universalit\u00e9 des id\u00e9es exprim\u00e9es. La r\u00e9alisation que les pens\u00e9es et exp\u00e9riences de l&rsquo;enfance fa\u00e7onnent profond\u00e9ment l&rsquo;adulte n&rsquo;est pas pr\u00e9sent\u00e9e comme la perspicacit\u00e9 personnelle unique de Longfellow, mais plut\u00f4t comme une condition humaine fondamentale qui transcende tout individu ou soci\u00e9t\u00e9 sp\u00e9cifique.<\/p>\n<p>Il proc\u00e8de \u00e0 la description de sc\u00e8nes de la ville et du paysage environnant, et des pens\u00e9es et \u00e9motions qu&rsquo;elles \u00e9veillent en lui. Il fait peut-\u00eatre ses observations les plus poignantes et puissantes dans les septi\u00e8me et huiti\u00e8me strophes :<\/p>\n<p>(Note du traducteur : Le texte original en anglais est cit\u00e9 ici pour fid\u00e9lit\u00e9, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse de ce texte sp\u00e9cifique.)<br \/>\nI remember the gleams and glooms that dart<br \/>\nAcross the schoolboy\u2019s brain;<br \/>\nThe song and the silence in the heart,<br \/>\nThat in part are prophecies, and in part<br \/>\nAre longings wild and vain. . . .<br \/>\nThere are things of which I may not speak;<br \/>\nThere are dreams that cannot die;<br \/>\nThere are thoughts that make the strong heart weak,<br \/>\nAnd bring a pallor into the cheek,<br \/>\nAnd a mist before the eye. . . .<\/p>\n<p>Ici, Longfellow d\u00e9crit une exp\u00e9rience qui est \u00e0 la fois la sienne et pourtant pas exclusivement la sienne \u2013 une exp\u00e9rience facilement reconnaissable par tout lecteur qui a v\u00e9cu assez longtemps pour r\u00e9aliser que sa jeunesse est pass\u00e9e. Bien qu&rsquo;il pleure sa jeunesse disparue, il reconna\u00eet simultan\u00e9ment que nombre de ses exp\u00e9riences et pens\u00e9es \u00e9ph\u00e9m\u00e8res sont rest\u00e9es, influen\u00e7ant profond\u00e9ment l&rsquo;adulte qu&rsquo;il allait devenir. Contrairement \u00e0 Wordsworth, Longfellow ne transmet pas cette le\u00e7on de mani\u00e8re didactique ou explicite. Au lieu de cela, il d\u00e9crit l&rsquo;effet g\u00e9n\u00e9ral et l&rsquo;impression de ses pens\u00e9es et exp\u00e9riences d&rsquo;enfance sans entrer dans les d\u00e9tails intimes et sp\u00e9cifiques que Blanco et Joseph utilisent pour illustrer leurs histoires personnelles. Cette approche, \u00e0 la fois sp\u00e9cifique dans son cadre et g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e dans sa description des \u00e9tats internes, universalise l&rsquo;exp\u00e9rience, conduisant le lecteur \u00e0 la r\u00e9alisation d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 universelle qu&rsquo;il reconna\u00eet en lui-m\u00eame, plut\u00f4t que de pr\u00e9senter une simple autobiographie qui n&rsquo;accomplit gu\u00e8re plus que de raconter une histoire personnelle.<\/p>\n<p>Alors que Longfellow aborde le m\u00eame sujet fondamental que Blanco et Joseph, et en effet que Whitman et Wordsworth, il le d\u00e9crit et l&rsquo;utilise d&rsquo;une mani\u00e8re fondamentalement diff\u00e9rente. Les exp\u00e9riences de l&rsquo;enfance et les impressions durables qu&rsquo;elles laissent sur l&rsquo;adulte sont employ\u00e9es m\u00e9taphoriquement, servant \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler une v\u00e9rit\u00e9 sur la condition humaine telle qu&rsquo;elle est affect\u00e9e par le passage implacable du temps. C&rsquo;est le seul v\u00e9ritable sens dans lequel un lecteur devrait se soucier des exp\u00e9riences d&rsquo;enfance d&rsquo;un po\u00e8te \u2013 en voyant \u00e0 travers elles les v\u00e9rit\u00e9s universelles qu&rsquo;elles illuminent.<\/p>\n<p>L&rsquo;autobiographie a sans conteste une place l\u00e9gitime au sein de la po\u00e9sie. En fait, un certain degr\u00e9 d&rsquo;autobiographie est sans doute un \u00e9l\u00e9ment in\u00e9vitable dans toute expression po\u00e9tique. Cependant, l&rsquo;autobiographie poursuivie uniquement pour elle-m\u00eame n&rsquo;est pas po\u00e9tique ; c&rsquo;est un simple nombrilisme. M\u00eame lorsqu&rsquo;elle est employ\u00e9e ostensiblement pour illustrer les exp\u00e9riences per\u00e7ues d&rsquo;une communaut\u00e9 plus large, elle ne fait en fin de compte rien de plus que de proclamer bruyamment au lecteur : \u00ab Regardez-moi ! \u00bb Au lieu de cela, l&rsquo;autobiographie devrait fonctionner comme un dispositif, servant le but po\u00e9tique sup\u00e9rieur : la r\u00e9v\u00e9lation de la v\u00e9rit\u00e9 universelle par le pouvoir transformateur de la m\u00e9taphore. Milton et Longfellow d\u00e9montrent comment cela peut \u00eatre r\u00e9alis\u00e9 avec succ\u00e8s. La v\u00e9ritable po\u00e9sie \u00e9mulera leur approche et leurs r\u00e9v\u00e9lations intemporelles, plut\u00f4t que de succomber au solipsisme exemplifi\u00e9 par Whitman et ses successeurs \u00e0 l&rsquo;heure actuelle.<\/p>\n<p><strong>Notes<\/strong><\/p>\n<ol>\n<li>Domestico, Anthony. \u201cSo Many Selves: A Poet of Unlikely Combinations.\u201d <em>Commonweal<\/em>. Mar. 17, 2020. Disponible \u00e0 l&rsquo;adresse <a href=\"https:\/\/www.commonwealmagazine.org\/compound-voices\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/www.commonwealmagazine.org\/compound-voices<\/a>.<\/li>\n<li>D&rsquo;apr\u00e8s la pr\u00e9face de <em>Lyrical Ballads<\/em> (1802).<\/li>\n<li>Folsom, Ed, et Jerome Loving. Notes sur \u00ab The Walt Whitman Controversy \u00bb de Mark Twain. <em>Virginia Quarterly Review<\/em>. Printemps 2007. Disponible \u00e0 l&rsquo;adresse <a href=\"https:\/\/www.vqronline.org\/vqr-symposium\/walt-whitman-controversy\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/www.vqronline.org\/vqr-symposium\/walt-whitman-controversy<\/a>.<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La po\u00e9sie contemporaine est fr\u00e9quemment critiqu\u00e9e pour plusieurs d\u00e9fauts g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s : l&rsquo;obscurit\u00e9, la banalit\u00e9 et le nihilisme, chacun m\u00e9ritant un &#8230; <a title=\"Le nombriliste : solipsisme en po\u00e9sie contemporaine\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/latrespace.com\/fr\/le-nombriliste-solipsisme-en-poesie-contemporaine\/\" aria-label=\"Read more about Le nombriliste : solipsisme en po\u00e9sie contemporaine\"> <\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":15515,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[55],"tags":[],"class_list":["post-15574","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-poemes-preferes","generate-columns","tablet-grid-50","mobile-grid-100","grid-parent","grid-25"],"lang":"fr","translations":{"fr":15574,"en":15514,"es":15568,"de":15609},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/latrespace.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15574","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/latrespace.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/latrespace.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/latrespace.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/latrespace.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15574"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/latrespace.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15574\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/latrespace.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/15515"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/latrespace.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15574"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/latrespace.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15574"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/latrespace.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15574"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}