La Divine Comédie de Dante Alighieri s’ouvre sur le Chant 1 de l’Enfer, un chant qui fonctionne comme un prélude universel, établissant les prémisses et les métaphores fondamentales qui soutiendront l’ensemble du voyage de cent chants. C’est ici que le lecteur est introduit au pèlerin Dante perdu dans la forêt obscure, préparant le terrain pour un voyage épique à travers l’au-delà qui est simultanément une allégorie profonde de la vie humaine et du salut. Ce premier chant jette les bases de l’extraordinaire projet du poème : créer une réalité virtuelle saisissante, invitant le lecteur à suspendre son incrédulité et à entreprendre le voyage aux côtés du protagoniste.
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L’une des manières fondamentales dont le Chant 1 de l’Enfer établit cette réalité est d’ancrer le récit dans un cadre cosmique et temporel spécifique. Dante lie le soleil levant au moment primordial de la création : « ‘l sol montava ’n su con quelle stelle / ch’eran con lui quando l’amor divino / mosse di prima quelle cose belle » (le soleil montait maintenant en compagnie / des mêmes étoiles qui l’avaient escorté / lorsque l’amour divin mit pour la première fois en mouvement ces belles choses [Inf. 1.38-40]). Ce passage place le début du voyage au printemps, précisément lorsque le soleil est en Bélier, traditionnellement considéré comme le moment de la création de l’univers. Ce détail n’est pas simplement temporel ; il relie le micro-événement de la détresse du pèlerin au macro-événement de l’origine cosmique.
Au-delà de la cosmologie, ce passage met également en évidence la dimension esthétique de la création. Dieu a créé cose belle—de belles choses—établissant un lien entre le fondement de l’être et le fondement de l’esthétique. L’adjectif « belle » apparaît pour la première fois dans la Commedia ici (Inf. 1.40), regroupé avec d’autres formes de bello dans les premiers chants, y compris une référence au propre style poétique de Dante : « lo bello stilo » (Inf. 1.87). Ainsi, le Chant 1 de l’Enfer présente à la fois la beauté de l’univers et la beauté de l’art de Dante, soulignant que l’être (la réalité) et sa représentation en poésie vont de pair tout au long du poème.
Structurellement, le Chant 1 de l’Enfer est souvent considéré comme un chant « supplémentaire », distinct des 33 chants de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis. Cela en fait un prélude approprié à l’œuvre entière, esquissant schématiquement les trois royaumes de l’au-delà dans les vers 114-129. Les vers 114-117 décrivent l’Enfer, les vers 118-120 décrivent le Purgatoire, et les vers 121-129 décrivent le Paradis. Cette section fournit un plan directeur pour l’ensemble de la structure de 100 chants, suggérant que Dante avait conçu l’architecture globale du poème, du moins dans les grandes lignes, lorsqu’il a composé ce chant introductif. La Commedia est l’un des longs poèmes populaires les plus appréciés au monde, et son immense portée est suggérée dès son tout début.
Un trait distinctif de la Commedia de Dante, évident dès ses premières lignes, est le mélange de sources classiques et chrétiennes, ainsi que d’éléments culturels nobles et populaires. Dante s’appuie sur une pensée théologique éclairée et une iconographie populaire de l’au-delà chrétien, mais incorpore également des sources païennes comme l’Éthique à Nicomaque d’Aristote et l’Énéide de Virgile. Ce mélange unique contribue à une textualité richement stratifiée.
Le premier vers du poème, « Nel mezzo del cammin di nostra vita » (Au milieu du chemin de notre vie [Inf. 1.1]), résume parfaitement cette imbrication culturelle. « Nel mezzo » est depuis longtemps reconnu comme faisant écho à la fois à Isaïe 38:10 (« Au milieu de mes jours, il me faut m’en aller ») et à l’Art poétique d’Horace (« in medias res », commencer au milieu des choses). Cependant, une analyse plus approfondie révèle d’autres couches, particulièrement à travers le prisme d’Aristote, dont la philosophie a profondément influencé Dante.
Deux textes aristotéliciens résonnent avec l’expression « Nel mezzo ». Premièrement, dans la Physique, Aristote décrit le temps comme « une sorte de point intermédiaire, unissant en lui-même un commencement et une fin, un commencement du temps futur et une fin du temps passé » (Physique 8.1.251b18-26). Dante cite explicitement Aristote sur le temps dans son œuvre philosophique antérieure, le Convivio. Commencer la Commedia par « Nel mezzo » évoque cette compréhension aristotélicienne de notre état existentiel dans le temps, lié au « nombre du mouvement, selon l’avant et l’après ».
Deuxièmement, et peut-être plus significativement étant donné le mot mezzo lui-même, est la discussion d’Aristote sur la vertu dans l’Éthique à Nicomaque. Pour Aristote, la vertu réside dans le juste milieu (mezzo) entre deux extrêmes vicieux. Dante s’était déjà profondément engagé avec ce concept dans sa canzone Le dolci rime, où il traduit le juste milieu aristotélicien par mezzo : « un abito eligente / lo qual dimora in mezzo solamente » (une « disposition qui choisit et qui se tient fermement au juste milieu » [Le dolci rime, 85–87]). Ce mezzo éthique est fondamental pour la pensée de Dante, façonnant sa compréhension du comportement humain non pas comme un simple binaire, mais comme un spectre où la modération est la clé. Les dimensions métaphysiques (temps) et morales (vertu) du mezzo d’Aristote enrichissent le premier vers de la Commedia.
La métaphore initiale de la vie comme un « cammin di nostra vita » (chemin de notre vie) établit le poème comme une expérience humaine partagée. Comme le « nuovo e mai non fatto cammino di questa vita » (le chemin nouveau et jamais parcouru auparavant de cette vie) du Convivio (4.12.15), le chemin de la vie est unique à chaque individu mais universellement expérimenté. Cette métaphore terrestre est bientôt complétée par la comparaison d’un voyageur perdu en mer, un homme naufragé luttant pour atteindre la côte (Inf. 1.22-24). Cela introduit le motif d’Ulysse, faisant référence au héros mythique Ulysse (Ulysse en latin), connu par l’Énéide de Virgile. Ulysse, le voyageur par excellence qui mène à la ruine, sert de double négatif potentiel pour Dante-pèlerin.
L’état perdu du pèlerin est explicite : « ché la diritta via era smarrita » (car la droite voie était perdue [Inf. 1.3]). Il n’a pas simplement erré mais a activement abandonné la vraie voie : « la verace via abbandonai » (j’ai abandonné la vraie voie [Inf. 1.12]). Cherchant un chemin à suivre, il arrive au pied d’une colline, ses épaules illuminées par le soleil, « cette même planète qui sert à guider les hommes droit le long de tous les chemins » (Inf. 1.17-18).
Tentant de grimper cette « montagne délicieuse » (Inf. 1.77), le pèlerin est repoussé à plusieurs reprises par trois bêtes : un léopard (lonza), un lion (leone), et finalement, une louve (lupa). Traditionnellement, ces bêtes symbolisent la luxure, l’orgueil et l’avarice, représentant les obstacles majeurs au progrès spirituel.
La lupa est particulièrement significative pour le thème omniprésent du désir chez Dante. Rappelée plus tard dans le Purgatoire pour sa « fame sanza fine cupa » (faim sombre sans fin [Purg. 20.10-12]), la louve incarne la cupiditas, le désir négatif. Dans le Convivio, le désir est défini comme un « manque manifeste » (Conv. 3.15.3). La lupa, lourde « di tutte brame » (« de tous les désirs » [Inf. 1.49]) et « sanza pace » (sans paix [Inf. 1.58]), perpétuellement affamée même après s’être nourrie, illustre ce désir défectueux, une soif insatiable qui empêche la paix et le progrès spirituel.
Le désir, bien que pouvant égarer, est également défini dans le Purgatoire comme « moto spiritale » (mouvement spirituel [Purg. 18.31–32]), l’impératif vers le mouvement pour combler un manque perçu. Pour Dante, le désir en soi n’est pas intrinsèquement mauvais mais doit être régulé par la raison. Le concept de misura (mesure ou modération), enraciné dans le mezzo d’Aristote, devient crucial, représentant le juste milieu éthique qui maintient le désir correctement dirigé.
L’arrivée du poète romain Virgile au vers 62 divise structurellement le Chant 1 de l’Enfer. La première partie, un paysage onirique de binaires mythiques (haut/bas, lumière/obscurité), change avec l’entrée de Virgile pour une atmosphère narrative plus historique et ancrée. Virgile, qui s’identifie comme né « sub Julio » (sous Jules César [Inf. 1.70]), situe immédiatement le poème dans le cours de l’histoire humaine, passant de l’exorde mythique vers le réalisme historique pour lequel la Commedia est connue.
Curieusement, Dante-poète construit la scène de telle sorte que la lupa terrifiante reste présente pendant le dialogue initial entre le pèlerin et Virgile, un détail irréaliste soulignant la persistance de l’empêchement même quand de l’aide apparaît. La réaction du pèlerin à la rencontre de l’ombre est celle d’une vénération et d’un amour écrasants pour l’auteur de l’Énéide, éclipsant momentanément son danger immédiat face à la louve. L’accent mis sur l’identité du poète, plutôt que de supplier pour un sauvetage immédiat, génère une complexité narrative et révèle la profondeur de la révérence de Dante pour l’antiquité classique.
Virgile explique la nature de la lupa comme un obstacle insurmontable (« che del bel monte il corto andar ti tolse » – qui t’a barré le court chemin vers la belle montagne [Inf. 2.120]), nécessitant un chemin plus long à travers les royaumes de l’au-delà. Il esquisse ce voyage et révèle qu’un autre guide le remplacera éventuellement : « con lei ti lascerò nel mio partire » (Avec elle, à mon départ, je te laisserai [Inf. 1.123]). Ce vers, apparemment mineur à ce stade de l’Enfer 1, sert de point de repère pour la capacité de Dante-poète à évoquer un profond affect émotionnel. Le pèlerin dans l’Enfer 1 montre peu d’inquiétude face à ce départ futur, mais dès le Purgatoire 30, le départ de Virgile provoque une profonde détresse, démontrant le pouvoir transformateur de leur relation construite au fil du temps et du texte. Cette capacité à créer une connexion émotionnelle aide les lecteurs à comprendre la poésie à un niveau plus profond, résonnant avec les expériences des personnages.
L’engagement de Dante avec la culture classique, incarné par son choix de Virgile comme guide, est authentique et complexe. Bien qu’il considère l’époque classique comme ayant vécu « nel tempo de li dèi falsi e bugiardi » (au temps des faux dieux menteurs [Inf. 1.72]), il exprime également « lungo studio e ’l grande amore / che m’ha fatto cercar lo tuo volume » (une longue étude et le grand amour / qui m’a fait chercher ton volume [Inf. 1.83-84]). Cette position paradoxale reflète une vénération sincère (une forme précoce d’humanisme) ainsi qu’une préoccupation chrétienne quant à sa nature non chrétienne, une caractéristique « à la fois… et… » typique de Dante.
L’honneur conféré à Virgile est souligné par l’usage spécifique de Dante de termes clés comme poeta (poète), saggio (sage), volume (volume, livre), et autore (auteur). Volume et autore sont principalement appliqués à Virgile, et plus tard, à Dieu, élevant Virgile à un statut presque unique parmi les êtres créés. Le mot poeta, cependant, trace une lignée poétique de Virgile à Stace et finalement à Dante lui-même, marquant un arc de l’histoire poétique et la succession de l’autorité littéraire. La Commedia de Dante est l’une des œuvres les plus célèbres au monde, cimentant sa place dans cette lignée.
L’histoire romaine elle-même pénètre le récit, reliant les sacrifices passés pour « umile Italia » (Inf. 1.106) au paysage politique contemporain. Les héros de l’Énéide de Virgile qui sont morts pour l’Italie sont directement liés à la nécessité de sauver l’Italie à l’époque de Dante, comme lamenté plus tard dans le Purgatoire 6. Cette suture du passé romain et du présent italien reflète le lien entre la poésie romaine (l’Énéide) et la poésie italienne contemporaine (le « bello stilo » de Dante).
Diagramme astronomique illustrant l'Enfer 1.37-40Diagramme astronomique illustrant l’Enfer 1.37-40
En conclusion, le Chant 1 de l’Enfer est bien plus qu’une simple introduction ; c’est un microcosme de toute la Divine Comédie. Il mélange habilement mythe et histoire, théologie chrétienne et philosophie classique, établissant la métaphore centrale de la vie comme un voyage entravé par un désir mal dirigé. À travers la figure de Virgile, il introduit le rôle crucial de la raison et de la sagesse classique sur le chemin vers le salut, établissant la relation complexe entre le pèlerin, son guide, et finalement, l’Amour Divin—l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles. Ce chant invite les lecteurs dans un monde où l’historique, l’allégorique et le profondément personnel convergent, promettant un voyage d’une profondeur artistique et spirituelle inégalée.
Citation Recommandée
Barolini, Teodolinda. « Inferno 1: Myth Meets History, Isaiah Meets Aristotle ». Commento Baroliniano, Digital Dante. New York, NY : Columbia University Libraries, 2018. https://digitaldante.columbia.edu/dante/divine-comedy/inferno/inferno-1/