En 1898, une année charnière marquée par la guerre hispano-américaine, le célèbre auteur britannique Rudyard Kipling (1865-1936), ardent partisan de l’impérialisme, a écrit un poème controversé intitulé « Le Fardeau de l’Homme Blanc ». Dans cette œuvre, il a lancé un appel direct aux États-Unis, exhortant la nation en plein essor à participer au devoir mondial perçu d’étendre le droit et la culture de style européen aux régions considérées moins développées. Les premiers vers du poème, célèbrement controversés, énonçaient cet impératif rigoureux : « Prenez le fardeau de l’Homme Blanc — / Envoyez les meilleurs de votre race — / Allez lier vos fils à l’exil / Pour servir le besoin de vos captifs. » Ce poème et l’expression « Le Fardeau de l’Homme Blanc » sont depuis devenus synonymes des complexités et des critiques entourant l’ère coloniale.
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Le poème de Kipling est survenu au milieu d’un débat houleux aux États-Unis concernant sa nouvelle position mondiale. À la suite de la victoire rapide dans la guerre hispano-américaine, les États-Unis se sont inopinément retrouvés en possession d’anciens territoires espagnols : Cuba, Guam, Porto Rico et les Philippines. La question de savoir quoi faire de ces terres nouvellement acquises a été vivement débattue. Fallait-il leur accorder l’indépendance, les annexer ou les gouverner en tant que colonies ?
Influencé en partie par les sentiments exprimés dans le poème de Kipling, le président William McKinley a finalement décidé que les États-Unis maintiendraient le contrôle sur les territoires cédés par l’Espagne, du moins initialement. Cette décision s’alignait sur les vues expansionnistes prédominantes à l’époque, reflétant une croyance en la destinée et la capacité de l’Amérique à gouverner et à élever d’autres nations. La notion, sous-entendue par Kipling, était qu’il s’agissait d’une tâche lourde et ingrate, mais néanmoins une obligation morale.
Dessin montrant un homme blanc portant une personne autochtone étiquetée 'Le Fardeau de l'Homme Blanc' sur un chemin rocheux.
Bien que Cuba ait obtenu l’indépendance formelle en 1902 (sous forte influence américaine), les Philippines sont restées sous contrôle américain jusqu’en 1946, obtenant l’indépendance après la Seconde Guerre mondiale. Guam et Porto Rico continuent d’être des territoires américains au vingt-et-unième siècle, reflétant l’impact durable des décisions prises pendant cette période d’expansion. Le contexte historique de cette ère est crucial pour comprendre l’émergence de réponses littéraires diverses, des œuvres faisant écho à la fierté nationale à celles critiquant l’intervention, tout comme la littérature a réagi à des événements tels que l’Holocauste ou le règne de figures comme Staline, incitant poètes et écrivains à aborder des thèmes complexes dans des œuvres, y compris même dans des poèmes en vers blancs.
Le poème de Kipling, souvent interprété comme soulignant le devoir moral de la puissance colonisatrice, a, avec le temps, été largement réévalué et critiqué. L’expression emblématique « Le Fardeau de l’Homme Blanc » est désormais principalement comprise comme un symbole puissant de l’hypocrisie, de l’ethnocentrisme et du racisme inhérent qui sous-tendaient une grande partie de l’entreprise coloniale.
Caricature montrant l'Oncle Sam portant quatre figures représentant des territoires (Philippines, Porto Rico, Cuba, Hawaï) sur une colline vers la civilisation, avec des figures étiquetées 'ignorance', 'superstition', etc., comme obstacles.
Selon les critiques, le « fardeau » perçu n’était pas la difficulté d’une gouvernance bienveillante, mais l’imposition des valeurs, des systèmes et du contrôle occidentaux sous le couvert de civiliser ou d’aider les populations autochtones. L’expression sert de rappel de la manière dont la supériorité raciale et culturelle a été invoquée pour justifier l’expansion et l’assujettissement, et elle demeure un terme critique dans les études postcoloniales et les discussions sur l’héritage de l’impérialisme, un sujet exploré dans l’analyse historique et littéraire, tout comme on pourrait analyser les plus grands romans de tous les temps pour leurs aperçus culturels et historiques.
Dans le discours contemporain, poser la question « qu’est-ce que le fardeau de l’homme blanc » porte moins sur la compréhension de l’intention originale de Kipling et davantage sur la reconnaissance de l’évolution de l’expression vers une critique des injustices historiques et des déséquilibres de pouvoir persistants issus du passé colonial. Elle encapsule le point de vue eurocentrique qui supposait un droit et une responsabilité à dominer et à « civiliser » les peuples non occidentaux, souvent avec des conséquences dévastatrices pour les colonisés.
Références
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