Le sonnet, à l’origine une « petite chanson », est une pierre angulaire de la forme poétique. Bien qu’il existe de nombreuses formes, rares sont celles qui possèdent l’élégance distinctive et la structure complexe du sonnet spensérien. Développée par Edmund Spenser, cette variation de la forme classique du sonnet se distingue de ses contemporains, comme les sonnets shakespeariens et pétrarquistes, par son schéma de rimes unique et l’effet lyrique qui en résulte. Comprendre la forme spensérienne nécessite d’examiner sa structure, son mètre et, plus important encore, un exemple parfait du maître lui-même.
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Edmund Spenser, connu pour son poème épique La Reine des Fées (The Faerie Queene), était un poète profondément engagé dans les traditions poétiques qui l’avaient précédé, notamment Chaucer et les maîtres italiens. Son approche de la forme du sonnet reflète cela, mêlant les sensibilités anglaises et italiennes. Contrairement à Shakespeare, qui agissait souvent d’abord en tant que dramaturge et ensuite en tant que poète, Spenser abordait la poésie avec l’œil d’un lyriste et d’un conteur. Ce tempérament est évident dans ses sonnets, en particulier ceux rassemblés dans sa séquence Amoretti.
Plongeons dans l’un des sonnets les plus célèbres de Spenser tiré d’Amoretti, le Sonnet 75, pour illustrer les caractéristiques clés de la forme spensérienne :
One day I wrote her name upon the strand,
But came the waves and washed it away:
Again I wrote it with a second hand,
But came the tide, and made my pains his prey.
Vain man, said she, that doest in vain assay
A mortal thing so to immortalize,
For I myself shall like to this decay,
And eek my name be wiped out likewise.
Not so (quoth I), let baser things devise
To die in dust, but you shall live by fame:
My verse your virtues rare shall eternize,
And in the heavens write your glorious name.
Where whenas Death shall all the world subdue,
Our love shall live, and later life renew.
La Structure Distinctive du Sonnet Spensérien
La caractéristique la plus distinctive du sonnet spensérien est son schéma de rimes complexe. Contrairement au sonnet shakespearien (ABAB CDCD EFEF GG) ou au sonnet pétrarquiste standard (ABBAABBA CDECDE ou CDCDCD), la forme spensérienne emploie un schéma de rimes imbriqué qui crée un sentiment de flux continu d’un quatrain à l’autre.
La structure se compose de trois quatrains suivis d’un couplet final, totalisant 14 lignes. Le schéma de rimes est ABAB BCBC CDCD EE. Notez comment la rime « B » du premier quatrain devient la rime de liaison pour le deuxième quatrain, et la rime « C » du deuxième lie le troisième. Cela crée un effet de chaîne, propulsant le lecteur à travers le poème avec un sentiment de connexion élégante plutôt qu’avec des quatrains distincts et séparés.
Dans le Sonnet 75, le schéma de rimes est clairement affiché :
- Quatrain 1 : strand (A), away (B), hand (A), prey (B)
- Quatrain 2 : assay (B), immortalize (C), decay (B), likewise (C)
- Quatrain 3 : devise (C), fame (D), eternize (C), name (D)
- Couplet : subdue (E), renew (E)
Cette structure imbriquée contribue de manière significative à la qualité lyrique et mélodieuse souvent associée aux sonnets spensériens. Il semble moins argumentatif ou dramatique qu’un sonnet shakespearien et davantage comme une méditation ou un récit fluide et déroulant, reflétant l’inclination de Spenser pour la narration et le lyrisme.
Alors que le sonnet shakespearien aboutit à une conclusion forte, souvent épigrammatique, dans son couplet final, le couplet du sonnet spensérien, tout en assurant une fermeture, semble moins abrupt en raison des rimes interconnectées précédentes. L’oreille est déjà guidée à travers les quatrains liés, faisant des deux dernières lignes l’aboutissement d’une progression élégante plutôt qu’un tournant net et décisif.
Texte du Sonnet 75 d'Edmund Spenser
Le Mètre dans les Sonnets Spensériens
Comme la plupart des sonnets anglais de l’époque, le sonnet spensérien est généralement écrit en pentamètre iambique. Ce mètre se compose de dix syllabes par ligne, alternant entre les syllabes non accentuées et accentuées (da-DUM da-DUM da-DUM da-DUM da-DUM).
Edmund Spenser est souvent considéré comme l’un des praticiens les plus constants du pentamètre iambique. Son mètre est fréquemment décrit comme « obstinément iambique » (doggedly iambic), ce qui signifie qu’il adhérait très strictement au modèle, prenant moins de risques métriques ou employant autant de variations qu’un poète comme Shakespeare pourrait le faire.
Dans le Sonnet 75, le pentamètre iambique est largement régulier :
One day | I wrote | her name | upon | the strand,
But came | the waves | and wash|èd it | away:
Again | I wrote | it with | a sec|ond hand,
But came | the tide, | and made | my pains | his prey.
(Notez la prononciation de « washèd » comme deux syllabes, pratique courante dans la poésie des 15e et 16e siècles pour maintenir le mètre).
La stricte adhésion de Spenser au mètre renforce le sentiment d’élégance et de beauté formelle dans son œuvre. Elle contribue à la musicalité et à la nature raffinée du sonnet spensérien, s’alignant sur sa préférence pour un paysage poétique plus traditionnel et harmoniquement riche par rapport aux lignes souvent plus rugueuses et dramatiques de Shakespeare.
Le Sonnet 75 de Spenser : Thème et Analyse
Le Sonnet 75 de Spenser, tiré de sa séquence Amoretti dédiée à sa femme Elizabeth Boyle, explore un thème classique de la poésie de la Renaissance : le pouvoir du vers à immortaliser la bien-aimée et leur amour. Le sonnet présente un dialogue entre le locuteur (Spenser) et sa bien-aimée.
Les deux premiers quatrains établissent la nature transitoire des choses terrestres. Le locuteur essaie d’écrire le nom de sa bien-aimée sur le sable, mais les vagues l’emportent. Cet acte physique symbolise la qualité éphémère de la vie et de la beauté (« une chose mortelle »). La bien-aimée le souligne, reconnaissant sa propre décrépitude éventuelle et l’effacement de son nom. Cet échange met en place le conflit central : la réalité fugace contre le désir de permanence.
Le troisième quatrain présente la résolution du locuteur. Il rejette l’idée que leur amour et les vertus de la bien-aimée soient sujets à une telle décrépitude. C’est ici que se trouve la volta, ou le tournant, bien que la transition semble douce grâce au schéma de rimes imbriqué. Le locuteur affirme le pouvoir de son vers à « éterniser » ses vertus et à « écrire ton nom glorieux dans les cieux ». C’est un conceit (idée/métaphore filée) courant dans la poésie de la Renaissance, où les poètes se vantaient de leur capacité à accorder l’immortalité par leur art.
Le couplet final livre la puissante conclusion, typique de la forme spensérienne. Il fournit une affirmation finale qui transcende la mort physique. Leur « amour vivra, et la vie plus tard se renouvellera » (shall live, and later life renew) même après que « la Mort aura soumis le monde entier » (shall all the world subdue). La rime (subdue/renew) scelle cette promesse d’amour durable par la poésie.
L’analyse du Sonnet 75 de Spenser montre comment la structure et le mètre spensériens fonctionnent de concert avec le thème. Les rimes imbriquées connectent en douceur les actions du locuteur, la réponse pragmatique de la bien-aimée et la déclaration poétique triomphante du locuteur. Le pentamètre iambique constant confère un rythme régulier, presque digne, à l’argument, soulignant la conviction du locuteur dans le pouvoir durable de son vers et de leur amour.
Comparaison des Formes Spensérienne, Shakespearienne et Pétrarquiste
Comprendre le sonnet spensérien est souvent mieux réalisé en le comparant à ses célèbres cousins. Bien qu’il s’agisse toutes de poèmes de 14 lignes typiquement en pentamètre iambique, leurs schémas de rimes créent des effets très différents.
- Sonnet Pétrarquiste (Italien) : ABBAABBA CDECDE (ou variations dans le sestet). Cette forme met l’accent sur un octave (8 lignes) présentant un problème, une question ou une situation, suivi d’un sestet (6 lignes) offrant une résolution ou un commentaire, marqué par une volta claire entre eux. Son effet est souvent méditatif et introspectif. Les sonnets de John Milton sont d’excellents exemples de la forme pétrarquiste adaptée à des thèmes dépassant l’amour idéalisé.
- Sonnet Shakespearien (Anglais) : ABAB CDCD EFEF GG. Cette forme utilise trois quatrains distincts, chacun développant souvent une idée ou une image séparée mais liée, culminant dans un couplet puissant, souvent dramatique ou épigrammatique. La volta a généralement lieu avant le couplet final, apportant une torsion ou un résumé net. Le Sonnet 129 de Shakespeare, bien qu’il n’ait pas de tournant thématique traditionnel entre l’octave et le sestet, démontre l’intensité dramatique atteinte par cette structure et ce couplet final.
- Sonnet Spensérien : ABAB BCBC CDCD EE. Comme discuté, les rimes imbriquées créent un flux plus doux et plus continu. Cette forme est moins segmentée que le shakespearien et moins nettement bipartite (octave/sestet) que le pétrarquiste. Elle se prête bien à la progression narrative, aux descriptions détaillées et à l’expression lyrique, incarnant une fusion élégante des sensibilités poétiques anglaises et italiennes.
Le choix entre ces formes reflète le tempérament et le but du poète. Spenser, le lyriste élégant et traditionaliste, a trouvé dans son schéma de rimes imbriqué unique un véhicule parfait pour la beauté harmonieuse et durable qu’il cherchait à capturer dans ses vers.
L’Héritage du Sonnet Spensérien
Alors que le sonnet shakespearien s’est avéré plus populaire et influent dans la poésie anglaise ultérieure, le sonnet spensérien reste une forme significative et belle. Les poètes y reviennent occasionnellement pour sa musicalité distinctive et son élégance structurelle.
La forme spensérienne, avec ses quatrains liés sans transition menant à un couplet de conclusion, offre un défi et une opportunité uniques aux poètes. Elle exige de l’ingéniosité en matière de rimes et une main habile pour gérer le flux de la pensée à travers les sections liées. La maîtrise de Spenser dans sa séquence Amoretti démontre la profonde valeur artistique réalisable au sein de cette structure élégante, assurant sa place dans la riche histoire de la tradition du sonnet anglais. Explorer le Sonnet 75 de Spenser est un exercice enrichissant pour quiconque cherche à apprécier les nuances et la beauté durable du sonnet spensérien.