Traduction du Chant I de l’Énéide de Virgile

L’Énéide de Virgile est un poème épique fondamental de la littérature occidentale, racontant le voyage d’Énée, un héros troyen, après la chute de Troie. Ce premier chant introduit le conflit central et prépare le terrain pour la mission prédestinée d’Énée : atteindre l’Italie et établir la lignée qui mènera finalement à la fondation de Rome. Soumis à la colère divine et aux mers périlleuses, Énée et ses compagnons épuisés font face à d’immenses défis, mettant en lumière les thèmes du destin, de l’intervention divine et de la lutte humaine contre des forces accablantes. Explorez cette œuvre classique intemporelle à travers cette version anglaise de son premier chant dramatique.

BkI:1-11 Invocation à la Muse

Une scène illustrant le jugement mythologique de Pâris, une cause de la guerre de Troie liée à la colère de Junon.Une scène illustrant le jugement mythologique de Pâris, une cause de la guerre de Troie liée à la colère de Junon.

« Le jugement de Pâris » – Giorgio Ghisi (Italie, 1520-1582), Collections LACMA

Je chante les armes et l’homme, celui qui, exilé par le destin, vint le premier des côtes de Troie en Italie, et vers les rivages de Lavinium – ballotté sans fin sur terre et sur mer, par la volonté des dieux, par la colère impitoyable de la cruelle Junon, souffrant longtemps aussi dans la guerre, jusqu’à ce qu’il fondât une cité et amenât ses dieux au Latium : de là vinrent le peuple latin, les maîtres d’Albe-la-Longue, les murs de la noble Rome. Muse, dis-moi la cause : comment fut-elle offensée en sa divinité, comment fut-elle affligée, la Reine du Ciel, pour pousser un homme, renommé pour sa vertu, à endurer de tels dangers, à faire face à tant d’épreuves ? Peut-il y avoir une telle colère dans l’esprit des dieux ?

BkI:12-49 La colère de Junon

Il y avait une ancienne cité, Carthage (tenue par des colons de Tyr), face à l’Italie, et aux lointaines embouchures du Tibre, riche en biens, et très sauvage dans sa poursuite de la guerre. On dit que Junon aimait cette terre par-dessus toutes les autres, négligeant même Samos : là étaient ses armes et son char, et même alors la déesse travaillait et chérissait l’idée qu’elle aurait la suprématie sur les nations, si seulement les destins le permettaient. Pourtant, elle avait entendu parler d’une descendance, issue du sang troyen, qui renverserait un jour la forteresse tyrienne : que d’eux viendrait un peuple, de vaste domination et fier dans la guerre, à la ruine de la Libye : ainsi les Destins l’avaient-ils ordonné. Craignant cela, et se souvenant de l’ancienne guerre qu’elle avait combattue auparavant, à Troie, pour son cher Argos (et la cause de sa colère et de ses amères peines n’avait pas encore quitté son esprit : le lointain jugement de Pâris restait profondément dans son cœur, l’injure à sa beauté méprisée, sa haine de la race, et les honneurs de Ganymède enlevé) la fille de Saturne, incitée davantage par cela, ballotta les Troyens, que les Grecs et le cruel Achille avaient laissés, autour de tout l’océan, les tenant loin du Latium : ils errèrent pendant de nombreuses années, poussés par le destin sur toutes les mers. Un tel effort fut nécessaire pour fonder le peuple romain. Ils étaient à peine hors de vue de l’île de Sicile, en eau plus profonde, déployant joyeusement la voile, la quille de bronze labourant la saumure, quand Junon, nourrissant la blessure éternelle dans sa poitrine, se parla à elle-même : « Vais-je abandonner mon dessein, vaincue, incapable de détourner le roi Teucrien de l’Italie ! Pourquoi, les destins l’interdisent. Pallas n’a-t-elle pas pu brûler la flotte argienne, la couler dans la mer, à cause de la faute et de la folie d’un seul homme, Ajax, fils d’Oïlée ? Elle-même a lancé le feu rapide de Jupiter depuis les nuages, dispersé les navires, et fait bouillir la mer avec des tempêtes : Elle l’a saisi dans un tourbillon d’eau, alors qu’il soufflait des flammes de sa poitrine transpercée, et l’a cloué à un rocher aigu : pourtant moi, qui me promène en tant que reine des dieux, épouse et sœur de Jupiter, je fais la guerre à toute une race, pendant tant d’années. En vérité, est-ce que quelqu’un adorera la puissance de Junon à partir de maintenant, ou déposera des offrandes, humblement, sur ses autels ? »

BkI:50-80 Junon demande l’aide d’Éole

Se débattant ainsi, son cœur enflammé, la déesse arriva à Éolie, au pays des tempêtes, le lieu des coups de vent sauvages. Ici, dans sa vaste grotte, le Roi Éole maintient les vents tordus et les tempêtes rugissantes sous contrôle, les réprime avec des chaînes et l’emprisonnement. Ils gémissent avec colère aux portes, avec les vastes murmures d’une montagne : Éole est assis, tenant son sceptre, dans sa haute forteresse, adoucissant leurs passions, tempérant leur rage : sinon, ils emporteraient sûrement mers et terres et les cieux les plus hauts, avec eux, en vol rapide, et les balaieraient à travers l’air. Mais le Père tout-puissant, craignant cela, les a cachés dans des grottes sombres, et a entassé une haute masse montagneuse sur eux et leur a donné un roi, qui par un accord fixé, saurait donner l’ordre de resserrer ou de relâcher les rênes. Junon lui offrit alors ces mots, humblement : « Éole, puisque le Père des dieux, et roi des hommes, t’a donné le pouvoir de calmer, et de soulever, les vagues avec les vents, il y a un peuple que je hais naviguant sur la Mer Tyrrhénienne, apportant les dieux vaincus de Troie en Italie : Ajoute de la puissance aux vents, et coule leurs bateaux naufragés, ou disperse-les, et éparpille leurs corps sur la mer. J’ai quatorze Nymphes d’une beauté exceptionnelle : parmi lesquelles je nommerai Déiopée, la plus belle d’apparence, unie par un mariage éternel, et tienne pour toujours, de sorte que, pour un tel service que le tien, elle passera toutes ses années avec toi, et fera de toi le père de beaux enfants. » Éole répondit : « Ta tâche, ô reine, est de décider ce que tu désires : mon devoir est d’exécuter tes ordres. C’est toi qui as causé tout ce royaume qui est le mien, le sceptre, la faveur de Jupiter, tu m’as donné une place aux festins des dieux, et tu m’as fait seigneur des tempêtes et des tourmentes. »

BkI:81-123 Éole déchaîne la tempête

Après avoir parlé, il renversa son trident et frappa la montagne creuse sur le flanc : et les vents, rangés en ordre, se précipitèrent par la porte qu’il avait faite, et tourbillonnèrent sur la terre. Ils se posent sur la mer, le vent d’Est et le vent d’Ouest, et le vent d’Afrique, ensemble, épais de tempêtes, remuent tout depuis ses profondeurs les plus lointaines, et roulent de vastes vagues vers le rivage : suivent un cri d’hommes et un grincement de câbles. Soudain, les nuages ôtent le ciel et le jour aux yeux des Troyens : la nuit noire repose sur la mer. Le tonnerre gronde depuis le pôle, et l’éther lance d’épais éclairs, et toutes choses menacent les hommes d’une mort immédiate. Instantanément, Énée gémit, ses membres relâchés par le froid : tendant ses deux mains vers les cieux, il s’écrie de cette voix : « Oh, trois, quatre fois heureux ceux qui ont eu la chance de mourir devant les yeux de leur père sous les hauts murs de Troie ! Ô Diomède, fils de Tydée, le plus brave des Grecs ! Pourquoi ne suis-je pas tombé, de ta main, dans les champs d’Ilion, et n’ai-je pas rendu mon âme, là où gît le farouche Hector, sous la lance d’Achille, et le puissant Sarpédon : là où roule Simoïs, et emporte tant de boucliers, de casques, de corps d’hommes courageux, dans ses vagues ! » Lançant ces mots, un violent coup de vent du nord frappe de plein fouet la voile, et soulève les mers jusqu’au ciel : les rames se brisent : puis la proue vire et présente le flanc aux vagues : une montagne abrupte d’eau suit en masse. Certains navires sont suspendus sur la crête de la vague : à d’autres l’abîme béant montre la terre entre les vagues : la houle fait rage avec du sable. Le vent du sud en saisit trois, et les lance sur des rochers cachés (rochers que les Italiens appellent les Autels, en pleine mer, un vaste récif à la surface de la mer) trois, le vent d’est les pousse du large, vers les hauts-fonds et les sables mouvants (un spectacle pitoyable), les fracasse contre le fond, les recouvre d’un monticule de gravier. Une énorme vague, basculant, en frappe un par l’arrière, juste devant ses yeux, un qui porte le fidèle Orontès et les Lyciens. Le timonier est éjecté et projeté tête baissée, face contre terre : mais la mer fait tourner le navire trois fois, le faisant tourner sur place, et le vortex rapide l’engloutit dans les profondeurs. On voit des nageurs ici et là dans la vaste étendue, des armes d’hommes, des planches, des trésors troyens dans les vagues. Maintenant, la tempête s’empare du solide navire d’Ilionée, maintenant celui d’Achate, maintenant celui dans lequel naviguait Abas, et celui du vieux Alétès : leurs bordages s’étant ouverts sur leurs flancs, tous les navires laissent entrer la marée hostile et se fendent aux coutures.

BkI:124-156 Neptune intervient

Neptune, quant à lui, grandement troublé, vit que la mer était agitée par un vaste murmure, et que la tempête s’était déchaînée et que les eaux tranquilles bouillonnaient depuis leurs niveaux les plus profonds : il leva son visage calme des vagues, contemplant l’abîme. Il voit la flotte d’Énée dispersée sur tout l’océan, les Troyens écrasés par les lames, et le ciel qui s’effondre. Et la colère de Junon, et ses stratagèmes, n’échappent pas à son frère. Il appelle les vents d’Est et d’Ouest à lui, puis dit : « Est-ce la confiance en votre naissance qui vous remplit ainsi ? Vents, osez-vous, sans mon intention, mêler la terre au ciel, et causer de tels troubles, maintenant ? Vous à qui je – ! Mais il est préférable de calmer les vagues déchaînées : vous me rendrez compte plus tard de ce malheur, par un châtiment différent. Hâtez-vous, volez maintenant, et dites ceci à votre roi : le contrôle de l’océan, et le trident féroce, m’ont été donnés par tirage au sort, et non à lui. Il possède les rochers sauvages, demeure pour vous, et pour les vôtres, Vent d’Est : qu’Éole officie dans son palais, et soit roi dans la prison fermée des vents. » Ainsi parle-t-il, et plus rapide que sa parole, il calme la mer houleuse, disperse les nuages rassemblés, et ramène le soleil. Cymothoé et Triton, travaillant ensemble, poussent les navires du récif aigu : Neptune lui-même les soulève avec son trident, écarte le vaste banc de sable, tempère le flot, et glisse sur des roues légères, au-dessus des crêtes des vagues. Comme souvent, quand la révolte éclate dans une grande nation, et que la populace enrage de passion, et bientôt pierres et torches enflammées volent (la fureur fournissant les armes), si alors ils voient un homme de grande vertu, et de services éminents, ils se taisent, et restent là écoutant attentivement : il calme leurs passions par ses paroles et apaise leurs cœurs : ainsi tout le tumulte de l’océan s’éteignit, dès que leur père, contemplant l’eau, porté à travers le ciel clair, fit tourner ses chevaux, et leur lâcha la tête, volant derrière dans son char.

BkI:157-222 Abri sur la côte libyenne

Les compagnons fatigués d’Énée s’efforcèrent de mettre le cap sur la terre la plus proche, et virèrent vers la côte libyenne. Il y a là un endroit dans une crique profonde : une île forme un port avec la barrière de sa masse, sur laquelle chaque vague du large se brise et se divise en ridules diminuantes. De ce côté et de celui-là, de vastes falaises et des rochers jumeaux se profilent dans le ciel, sous les sommets desquels toute la mer est calme, loin à la ronde : puis, au-dessus, se déploie une scène de bois scintillants, et un bois sombre surplombe l’eau, d’une ombre feuillue : sous le promontoire d’en face se trouve une grotte, masquée par la roche, à l’intérieur, de l’eau fraîche, et des sièges de pierre naturelle, la demeure des Nymphes. Aucune amarre ne fixe ici les navires fatigués, aucune ancre, avec ses pelles crochues, ne les attache. Énée s’abrite ici avec sept navires rassemblés de la flotte, et les Troyens, avec une passion pour la terre ferme, débarquant, prennent possession des sables qu’ils désiraient tant, et étirent leurs corps encroûtés de saumure sur le rivage. Aussitôt, Achate frappe une étincelle de son silex, recueille le feu dans les feuilles, place du combustible sec autour, et a rapidement des flammes parmi l’allumage. Puis, fatigués par les événements, ils sortent le blé, endommagé par la mer, et les outils de Cérès, et se préparent à faire sécher le grain sur les flammes et à le moudre sur la pierre. Énée escalade une falaise pendant ce temps, et examine tout le paysage, loin à la ronde sur la mer, cherchant s’il peut voir quelque chose d’Anthée et de ses galères phrygiennes ballottées par la tempête, ou de Capys, ou des armes de Caïcus blasonnées sur une haute poupe. Aucun navire n’est en vue : il voit trois cerfs errant sur le rivage : des troupeaux entiers les suivent, et paissent en longues lignes le long de la vallée. Il s’arrête à cela, et saisit dans sa main son arc et ses flèches rapides, flèches que le fidèle Achate porte, et d’abord il tire sur les chefs eux-mêmes, leurs têtes, avec leurs bois ramifiés, tenues haut, puis sur la masse, avec ses flèches, et disperse la foule entière en confusion parmi les feuilles : Le conquérant ne s’arrête pas avant d’avoir étendu sept carcasses énormes sur le sol, en nombre égal à ses navires. Puis il cherche le port, et les distribue parmi tous ses amis. Ensuite, il partage le vin que le bon Aceste avait stocké dans des jarres, sur la côte trinacrienne, et que ce héros leur avait donné en partant : et leur parlant, il calma leurs cœurs tristes : « Ô amis (eh bien, nous n’étions pas inconnus des ennuis auparavant) Ô vous qui avez enduré pire, le dieu accordera aussi une fin à ceci. Vous avez affronté la Scylla enragée et ses falaises aux bruits profonds : et vous avez connu les rochers des Cyclopes : rappelez-vous votre courage et chassez les peurs sombres : peut-être qu’un jour vous vous réjouirez même de vous en souvenir. À travers toutes ces infortunes, ces temps dangereux, nous nous dirigeons vers le Latium, où les destins nous réservent des vies paisibles : là le royaume de Troie peut renaître. Endurez, et préservez-vous pour des jours plus heureux. » Ainsi s’exprime sa voix, et, malade sous le poids du souci, il feint l’espoir sur son visage, et étouffe la douleur au fond de son cœur. Ils préparent le gibier et le festin à venir : ils dépouillent les peaux des côtes et mettent la chair à nu : certains la coupent en morceaux, frémissante, et la fixent sur des broches, d’autres placent des chaudrons sur la plage et les alimentent avec des flammes. Puis ils raniment leurs forces avec de la nourriture, étendus sur l’herbe, et se remplissent de venaison riche et de vieux vin. Quand la faim est apaisée par le festin, et les restes enlevés, profondément en conversation, ils discutent de leurs amis manquants, et, entre espoir et peur, se demandent s’ils vivent, ou s’ils ont subi la mort et n’entendent plus leur nom. Énée, le vertueux, pleure par-dessus tout le sort du féroce Orontès, puis celui d’Amycus, ainsi que le cruel destin de Lycus, et ceux du brave Gyas, et du brave Cloanthe.

BkI:223-256 Vénus intercède auprès de Jupiter

Maintenant, tout était accompli, quand Jupiter, des hauteurs de l’air, regarda la mer avec ses voiles flottantes, et les vastes terres, et les côtes, et les peuples loin à la ronde, et fit une pause, au sommet du ciel, et fixa ses yeux sur le royaume libyen. Et alors qu’il pesait de tels soucis dans son cœur, Vénus lui parla, encore plus triste, ses yeux brillants débordant de larmes : « Ô toi qui gouvernes les choses humaines et divines, par une loi éternelle, et qui les terrifies tous par ton foudre, qu’est-ce que mon Énée a pu te faire de si grave, qu’ont fait les Troyens, qui ont subi tant de destructions, pour qui le monde entier est fermé, à cause des terres italiennes ? Sûrement tu as promis qu’à un certain moment, les années passant, les Romains naîtraient d’eux, que des chefs naîtraient, restaurés du sang de Teucer, qui auraient le pouvoir sur la mer et sur toutes les terres. Père, quelle pensée a changé ton esprit ? Cela me consolait de la chute de Troie, et de sa triste ruine, pesant un destin contre des destins opposés : maintenant le même malheur poursuit ces hommes poussés par de tels désastres. Grand roi, quelle fin à leurs efforts donneras-tu ? Anthénor a pu échapper à travers l’épaisseur de l’armée grecque, et entrer sainement dans les golfes illyriens, et loin dans les royaumes des Liburnes, et passer les sources du Timave, d’où le fleuve jaillit, avec un immense grondement montagneux, par neuf bouches, et ensevelit les champs sous son flot bruyant. Ici, néanmoins, il a situé la ville de Padoue, et des maisons pour les Teucriens, et a donné un nom au peuple, et a suspendu les armes de Troie : maintenant il est calmement installé, en paix tranquille. Mais nous, ta race, à qui tu permets les hauteurs du ciel, perdons nos navires (honteux !), trahis, à cause de la colère d’une seule personne, et tenus loin des côtes d’Italie. Est-ce la récompense de la vertu ? Est-ce ainsi que tu restaures notre empire ? » Le père des hommes et des dieux lui sourit de ce regard avec lequel il dissipe les tempêtes du ciel, embrassa les lèvres de sa fille, puis dit ceci :

BkI:257-296 La prophétie de Jupiter

« N’aie pas peur, Cythérée, le destin de ton enfant reste inchangé : Tu verras la ville de Lavinium, et les murs que j’ai promis, et tu élèveras haut le magnanime Énée, jusqu’au ciel étoilé : Aucune pensée n’a changé mon esprit. Ce fils qui est le tien (puisque ce souci ronge mon cœur, je parlerai, et déroulerai le rouleau secret du destin) mènera une puissante guerre en Italie, détruira des peuples fiers, et établira des lois et des murs de cité pour ses guerriers, jusqu’à ce qu’un troisième été voie son règne au Latium, et que trois camps d’hiver se soient écoulés depuis que les Rutules ont été battus. Mais le jeune Ascagne, surnommé Iule maintenant (il était Ilus tant que le royaume ilien était une réalité) accomplira impérialement trente grands cycles des mois tournants, et transférera son trône de son site à Lavinium, et puissant en pouvoir, bâtira les murs d’Albe-la-Longue. Ici régneront les rois de la race d’Hector pendant trois cents années complètes, jusqu’à ce qu’une prêtresse royale, Ilia, enceinte, enfante des jumeaux de Mars. Alors Romulus perpétuera la race, fier de la peau fauve de la louve qui l’a nourri, et fondera les murs de Mars, et appellera le peuple Romains, de son propre nom. Je n’ai fixé aucune limite ni aucune durée à leurs possessions : je leur ai donné un empire sans fin. Bien plus, la cruelle Junon, qui tourmente maintenant la terre, la mer et le ciel par la peur, répondra à un meilleur jugement, et favorisera les Romains, maîtres du monde, et peuple de la toge, avec moi. Ainsi est-il décrété. Un temps viendra, les années passant, où la maison troyenne d’Assarac forcera la Phthie en esclavage, et sera maître de l’Argos vaincue. De cette source glorieuse naîtra un César troyen, qui limitera l’empire par l’Océan, sa renommée par les étoiles, Auguste, un Jules, son nom descendant du grand Iule. Toi, n’étant plus anxieuse, tu le recevras un jour au ciel, chargé des dépouilles orientales : on l’appellera en prière. Alors, les guerres abandonnées, les âges rudes s’adouciront : la Fidélité aux cheveux blancs, et Vesta, Quirinus avec son frère Rémus feront les lois : les portes de la Guerre, lugubres avec le fer et resserrées par des barres, seront fermées : à l’intérieur, la Rage impie rugira affreusement de sa bouche tachée de sang, assise sur des armes sauvages, les mains liées derrière le dos, par cent nœuds de bronze. »

BkI:297-371 Vénus parle à Énée

Disant cela, elle envoie Mercure, fils de Maïa, du ciel, afin que le pays et les forteresses de cette nouvelle Carthage s’ouvrent aux Troyens, en tant qu’hôtes, et que Didon, ignorant le destin, ne les retienne pas de son territoire. Il vole dans l’air d’un battement de puissantes ailes et atterrit rapidement sur la côte libyenne. Et bientôt il fait comme ordonné, et les Phéniciens abandonnent leurs instincts sauvages, par la volonté du dieu : la reine par-dessus tout adopte des sentiments calmes, et des pensées bienveillantes envers les Troyens. Mais Énée, le vertueux, ruminant toute la nuit, décide, dès que l’aimable aube paraît, de sortir et d’explorer l’endroit, pour trouver sur quels rivages il a été porté par le vent, à qui ils appartiennent (puisqu’il voit un désert) à l’homme ou à la bête, et de rapporter les détails à ses amis. Il dissimule les bateaux dans les bois surplombants sous une falaise arquée, entourée d’arbres et d’ombres feuillues : accompagné seulement d’Achate, il va, balançant deux lances à large lame dans sa main. Sa mère le rencontra elle-même, parmi les arbres, avec le visage et l’apparence d’une vierge, et les armes d’une vierge, une fille spartiate, ou telle Harpalice de Thrace, qui fatigue les chevaux et dépasse l’Hèbre ailé en vol. Car elle avait suspendu son arc à ses épaules, prêt, comme une chasseresse, et relâché ses cheveux pour que le vent les disperse, ses genoux nus, et sa tunique flottante relevée en un nœud. Et elle s’écria d’abord : « Bonjour, jeunes hommes, dites-moi, si vous avez vu ma sœur errer ici par hasard, portant un carquois, et la peau d’un lynx tacheté, ou criant, à la poursuite d’un sanglier bavant ? » Ainsi Vénus : et ainsi le fils de Vénus commença en réponse : « Je n’ai vu ni entendu aucune de tes sœurs, ô Vierge – ou comment dois-je te nommer ? Car tes traits ne sont pas mortels et ta voix est plus qu’humaine : oh, une déesse certainement ! Ou la sœur de Phébus ? Ou une de la race des Nymphes ? Sois bienveillante, qui que tu sois, et allège notre labeur, et dis-nous seulement sous quel ciel nous sommes, et sur quels rivages nous avons abordé : nous sommes à la dérive ici, poussés par le vent et les vastes mers, ne sachant rien du peuple ni du pays : bien des sacrifices te seront rendus sur les autels, de notre main. » Alors Vénus dit : « Je ne me crois pas digne de tels honneurs : c’est la coutume des filles tyriennes de porter un carquois, et de lacer nos mollets haut, par-dessus des bottes de chasse rouges. Vous voyez le royaume de Carthage, Tyriens, la cité d’Agénor : mais bordé par des Libyens, un peuple redoutable en guerre. Didon règne sur cet empire, étant partie de Tyr, fuyant son frère. C’est une longue histoire de mal, avec de nombreux détours : mais je vais retracer les principaux chapitres de l’histoire. Sichée était son mari, le plus riche en terres, parmi les Phéniciens, et aimé d’un grand amour par la malheureuse jeune femme, dont le père l’a donnée en tant que vierge à lui, et les a mariés avec une grande solennité. Mais son frère Pygmalion, d’une méchanceté sauvage au-delà de tous les autres, tenait le royaume de Tyr. La folie s’est interposée entre eux. Le roi, aveuglé par la soif de l’or, tua le Sichée imprudent, secrètement, avec un couteau, impie, devant les autels, indifférent aux affections de sa sœur. Il dissimula ses actions pendant un temps, trompa la jeune femme éprise, avec de vains espoirs, et beaucoup de fausses promesses. Mais le fantôme de son mari non enterré lui apparut en rêve : soulevant sa tête pâle d’une étrange manière, il mit à nu la cruauté aux autels, et son cœur transpercé par le couteau, et dévoila toute la méchanceté secrète de cette maison. Alors il la pressa de partir rapidement et d’abandonner son pays, et, pour l’aider dans son voyage, révéla un ancien trésor sous terre, un poids inconnu d’or et d’argent. Secouée par tout cela, Didon prépara sa fuite et ses amis. Ceux qui avaient une haine féroce du tyran ou une amère peur, se rassemblèrent : ils saisirent quelques navires qui étaient prêts par hasard, et chargèrent l’or : les richesses de l’avide Pygmalion sont emportées par-delà les mers : une femme mène l’entreprise. Ils vinrent à cet endroit, et achetèrent des terres, où vous voyez maintenant les vastes murs, et la forteresse renaissante, de la nouvelle Carthage, autant qu’ils purent enclore avec les bandes de peau d’un seul taureau, et de là ils l’appelèrent Byrsa. Mais qui êtes-vous alors ? De quels rivages venez-vous ? Quelle route prenez-vous ? » Il soupira alors qu’elle l’interrogeait, et tirant les mots du fond de son cœur il répondit :

BkI:372-417 Elle le dirige vers le palais de Didon

Peinture montrant Énée découvrant sa mère Vénus alors qu'elle disparaît dans un nuage, illustrant l'intervention divine dans son voyage.Peinture montrant Énée découvrant sa mère Vénus alors qu'elle disparaît dans un nuage, illustrant l'intervention divine dans son voyage.

« Énée reconnaissant Vénus alors qu’elle disparaît dans un nuage » – Giovanni Domenico Tiepolo (Italie, 1727–1804), Galerie d’art de l’Université Yale

« Ô déesse, si je devais commencer mon récit au tout début, et si tu avais le temps d’entendre l’histoire de nos malheurs, Vesper aurait enfermé le jour dans les cieux clos. Une tempête nous a poussés au hasard vers les rivages de Libye, naviguant sur les nombreuses mers depuis l’ancienne Troie, si par hasard le nom de Troie est parvenu à tes oreilles. Je suis cet Énée, le vertueux, qui porte avec moi mes dieux protecteurs dans mon navire, les ayant arrachés à l’ennemi, mon nom est connu au-delà du ciel. Je cherche mon pays, l’Italie, et un peuple né de Jupiter d’en haut. Je me suis embarqué sur la mer phrygienne avec vingt navires, suivant le destin qui m’était assigné, ma mère, une déesse, me montrant le chemin : à peine sept restent, arrachés au vent et aux vagues. Je suis moi-même errant, démuni et inconnu, dans le désert libyen, chassé d’Europe et d’Asie. » Vénus n’attendit pas d’autres plaintes mais interrompit ainsi sa lamentation : « Qui que tu sois, je ne pense pas que tu respires l’air de la vie en étant haï des dieux, toi qui as atteint une ville de Tyr. Contente-toi de partir d’ici, et dirige-toi vers le seuil de la reine, car je t’apporte la nouvelle que tes amis sont rétablis, et tes navires rappelés, poussés en sécurité par les vents changeants, à moins que mes parents ne m’aient enseigné de fausses prophéties, en vain. Vois, ces douze cygnes en ligne exultante, qu’un aigle, l’oiseau de Jupiter, descendant des cieux, troublait dans le ciel clair : maintenant, en une longue file, ils semblent s’être posés, ou regarder ceux qui l’ont déjà fait. De même qu’en revenant, leurs ailes battent en jouant, et ils encerclent le zénith en foule, et donnent leur cri, de même tes navires et tes gens sont au port, ou près de son entrée à pleines voiles. Continue simplement, dirige tes pas là où le chemin te mène. » Elle parla, et se détournant, elle réfléchit la lumière de son cou couleur de rose, et exhala un parfum divin de ses cheveux ambroisiens : ses robes traînèrent jusqu’à ses pieds, et, dans sa démarche, la montrèrent comme une vraie déesse. Il reconnut sa mère, et alors qu’elle disparaissait, il la suivit de sa voix : « Toi aussi, tu es cruelle, pourquoi me nargues-tu, ton fils, avec de faux fantômes ? Pourquoi ne me permet-on pas d’unir main à main, et de parler et d’entendre de vraies paroles ? » Ainsi l’accusa-t-il, et tourna ses pas vers la cité. Mais Vénus les enveloppa d’une sombre brume alors qu’ils marchaient, et, en tant que déesse, étendit une épaisse couverture de nuages autour d’eux, afin que personne ne puisse les voir, ni les toucher, ni leur causer de délai, ni leur demander où ils allaient. Elle-même s’envole haut dans l’air, vers Paphos, et retourne chez elle avec délectation, où son temple et ses cent autels fument d’encens sabéen, parfumés de guirlandes fraîches.

BkI:418-463 Le temple de Junon

Pendant ce temps, ils ont abordé la route que le chemin a révélée. Et bientôt ils gravirent la colline qui domine la ville, et regardent d’en haut les tours qui lui font face. Énée s’émerveille de la masse des bâtiments, autrefois des huttes, s’émerveille des portes, du bruit, des rues pavées. Les Tyriens empressés sont occupés, certains construisant des murs et élevant la citadelle, roulant des pierres à la main, d’autres choisissant l’emplacement d’une maison et marquant un sillon : ils établissent des magistrats et des lois, et un sénat sacré : ici certains creusent un port : d’autres posent les fondations profondes d’un théâtre, et sculptent d’énormes colonnes dans la falaise, de hautes décorations pour la future scène. Tout comme les abeilles au début de l’été accomplissent leurs tâches parmi les champs fleuris, au soleil, lorsqu’elles conduisent les jeunes adolescentes de leur race, ou entassent les alvéoles de miel liquide et les gonflent de doux nectar, ou reçoivent les fardeaux entrants, ou, formant des lignes, chassent la troupe paresseuse des faux-bourdons de leurs ruches : le travail brille, et le miel parfumé est doux au thym. « Ô heureux ceux dont les murs s’élèvent déjà ! » s’écrie Énée, et il admire les sommets de la cité. Il entre parmi eux, voilé de brume (chose merveilleuse à raconter) et se mêle au peuple sans être vu de personne. Il y avait un bois au centre de la ville, délicieux par son ombre, où les Phéniciens ballottés par les vagues et la tempête découvrirent pour la première fois la tête d’un cheval féroce, que la royale Junon leur montra : ainsi la race serait remarquée dans la guerre, et riche en substance à travers les âges. Ici, Didon Sidonienne établissait un grand temple à Junon, riche en dons et en présence divine, avec des entrées de bronze s’élevant par des escaliers, et des poutres jointes avec du bronze, et des charnières grinçant sur des portes de bronze. Ici, dans le bois, apparut quelque chose de nouveau qui calma ses peurs pour la première fois, ici pour la première fois Énée osa espérer le salut et mettre une plus grande confiance dans ses fortunes affligées. Tandis qu’il attend la reine, dans le vaste temple, il regarde chaque chose : tandis qu’il s’émerveille de la richesse de la ville, de l’habileté de leur art, et des produits de leurs travaux, il voit les batailles à Troie dans leur ordre correct, la Guerre, connue par sa renommée dans le monde entier, les fils d’Atrée, de Priam, et Achille en colère contre les deux. Il s’arrêta, et dit, avec des larmes : « Quel endroit y a-t-il, Achate, quelle région de la terre n’est pas pleine de nos épreuves ? Vois, Priam ! Ici aussi, la vertu a ses récompenses, ici aussi, il y a des larmes pour les événements, et les choses mortelles touchent le cœur. Perds tes peurs : cette renommée t’apportera des bienfaits. »

BkI:464-493 La frise

Ainsi parle-t-il, et nourrit son esprit de la frise inconsistante, soupirant souvent, et son visage mouillé de larmes qui coulent. Car il vit comment, ici, les Grecs fuyaient, alors qu’ils combattaient autour de Troie, poursuivis par la jeunesse troyenne, et, là, les Troyens fuyaient, Achille empanaché les pressant de près dans son char. Non loin, à travers ses larmes, il reconnaît les tentes au drap blanc de Rhésos, que Diomède couvert de sang, fils de Tydée, dévasta avec un grand carnage, trahis dans leur premier sommeil, détournant les chevaux ardents vers son camp, avant qu’ils ne pussent manger la nourriture troyenne, ou boire du fleuve Xanthe. Ailleurs, Troïlus, ses armes rejetées dans sa fuite, malheureux garçon, inégalement assorti dans sa bataille avec Achille, est traîné par ses chevaux, accroché face vers le ciel au char vide, serrant toujours les rênes : son cou et ses cheveux traînant sur le sol, et sa lance renversée labourant la poussière. Pendant ce temps, les femmes troyennes aux cheveux défaits, marchaient vers le temple de Pallas injuste portant la robe sacrée, se lamentant humblement, et se battant la poitrine avec leurs mains. La déesse était détournée, ses yeux fixés sur le sol. Trois fois Achille avait traîné Hector autour des murs de Troie, et maintenant vendait le cadavre inanimé pour de l’or. Alors Énée pousse vraiment un profond soupir, du fond de son cœur, en contemplant les dépouilles, le char, le corps même de son ami, et Priam tendant ses mains non guerrières. Il se reconnut aussi, combattant les princes grecs, et les rangs éthiopiens et l’armure du noir Memnon. La furieuse Penthésilée mène la file des Amazones, avec leurs boucliers en croissant, et brille parmi ses milliers, sa ceinture dorée attachée sous ses seins exposés, une vierge guerrière osant combattre avec les hommes.

BkI:494-519 L’arrivée de la reine Didon

Pendant qu’Énée le Troyen admire ces merveilleux spectacles, tandis qu’émerveillé il reste là, ravi, fixant son regard, la reine Didon, d’une forme des plus charmantes, atteignit le temple, accompagnée d’une grande foule de jeunes gens. Tout comme Diane mène sa troupe dansante sur les rives de l’Eurotas, ou le long des crêtes du Cynthus, et, la suivant, mille nymphes des montagnes se rassemblent de chaque côté : et elle porte un carquois sur son épaule, et dépasse toutes les autres déesses en marchant : et le plaisir saisit le cœur silencieux de sa mère Latone : telle était Didon, ainsi se portait-elle, joyeuse, parmi eux, faisant avancer le travail, et son royaume naissant. Puis, entourée d’armes, et reposant sur un haut trône, elle s’assit, à l’entrée de la déesse, sous la voûte centrale. Elle donnait des lois et des statuts au peuple, et répartissait équitablement le travail des ouvriers, ou l’attribuait par tirage au sort : quand Énée vit soudain s’approcher Anthée, et Sergeste, et le brave Cloanthe, parmi une large foule, avec d’autres Troyens que les sombres nuages de tempête avaient dispersés sur la mer et emportés loin sur d’autres rivages. Il fut stupéfait, et Achate fut aussi stupéfait de joie et de peur : ils brûlaient d’envie de se serrer la main, mais l’événement inattendu confondit leur esprit. Ils restent cachés et, voilés par l’épaisse brume, ils observent ce qui arrive à leurs amis, sur quel rivage ils ont laissé la flotte, et pourquoi ils sont ici : les élus de chaque navire vinrent demander grâce, et se dirigèrent vers le temple au milieu des cris.

BkI:520-560 Ilionée demande son aide

Lorsqu’ils furent entrés, et que la liberté de parler en personne leur fut accordée, Ilionée, l’aîné, commença calmement : « Ô reine, à qui Jupiter accorde le droit de fonder une nouvelle cité, et de réprimer les tribus fières par ta justice, nous, malheureux Troyens, poussés par les vents sur toutes les mers, te prions : écarte de nos navires la terreur du feu, épargne une race vertueuse et regarde notre sort avec plus de bienveillance. Nous ne sommes pas venus pour piller les maisons libyennes par l’épée, ni pour emporter un butin volé sur le rivage : cette violence n’est pas dans nos esprits, les vaincus n’ont pas une telle fierté. Il y a un endroit appelé Hespérie par les Grecs, une terre ancienne, forte en hommes, avec un sol riche : Là vivaient les Œnotriens : maintenant la rumeur veut qu’un peuple plus récent l’ait appelée Italie, d’après leur chef. Nous avions mis le cap là-bas lorsque Orion orageux, se levant avec la marée, nous a emportés sur des hauts-fonds cachés, et les vents féroces nous ont dispersés loin, avec la houle accablante, sur les vagues parmi des rochers inhabitables : nous sommes peu nombreux à avoir dérivé jusqu’à tes rivages. Quelle est cette race d’hommes ? Quelle terre est si barbare pour permettre cette coutume, que l’hospitalité des sables nous soit refusée ? Ils attisent la guerre et nous empêchent de poser le pied sur la terre ferme. Si tu méprises la race humaine et les armes mortelles, aie confiance que les dieux se souviennent du droit et du tort. Énée était notre roi, personne n’était plus juste que lui dans son devoir, ni plus grand dans la guerre et l’armement. Si le destin protège encore l’homme, s’il jouit encore de l’air éthéré, s’il ne repose pas encore parmi les ombres cruelles, il n’y a rien à craindre, et tu ne regretterais pas de rivaliser d’abord avec lui en gentillesse. Puis il y a aussi des villes et des champs dans la région de Sicile, et le célèbre Aceste, de sang troyen. Permets-nous d’échouer notre flotte, endommagée par les tempêtes, et de couper des planches dans les arbres, et de façonner des rames, afin que, si notre roi est rétabli et que nos amis sont retrouvés, nous puissions nous diriger vers l’Italie, chercher joyeusement l’Italie et le Latium : et si notre sauveur est perdu, et que les mers libyennes te retiennent, ô père très vertueux de Troie, si aucun espoir ne reste d’Iule, laissons-nous chercher les détroits siciliens, d’où nous avons été chassés, et la maison préparée pour nous, et un roi, Aceste. » Ainsi parla Ilionée : et les Troyens crièrent tous d’une seule voix.

BkI:561-585 Didon accueille les Troyens

Alors, Didon parla brièvement, les yeux baissés : « Troyens, libérez vos cœurs de la peur : dissipez vos soucis. Les événements difficiles et la nouveauté du royaume me forcent à agir ainsi, et à protéger mes frontières par des gardes de tous côtés. Qui ne connaît pas la race d’Énée, et la ville de Troie, la bravoure, les hommes, ou un si grand embrasement de guerre ? En vérité, nous, Phéniciens, n’avons pas de cœurs insensibles, le soleil n’attelle pas ses chevaux si loin de cette ville tyrienne. Que vous choisissiez la puissante Hespérie, et les champs de Saturne, ou le sommet d’Éryx, et Aceste pour roi, je veillerai à ce que vous soyez escortés en toute sécurité, et vous aiderai avec mes richesses. Ou désirez-vous vous installer ici avec moi, en égaux dans mon royaume ? La ville que je bâtis est la vôtre : échouez vos navires : Troyens et Tyriens seront traités par moi sans distinction. Je souhaite que votre roi Énée soit ici lui-même, poussé par cette même tempête ! En vérité, j’enverrai des hommes fiables le long de la côte, et leur ordonnerai de parcourir toute la Libye, au cas où il aurait été jeté à la côte et qu’il erre dans les bois et les villes. » Le brave Achate, et notre ancêtre Énée, l’esprit ragaillardi par ces mots, brûlaient de se libérer de la brume. Achate fut le premier à parler, disant à Énée : « Fils de la déesse, quelle intention te vient à l’esprit ? Tu vois que tout est sauf, la flotte et nos amis nous ont été rendus. Il n’en manque qu’un seul, que nous avons vu plongé dans les vagues : tout le reste est conforme aux paroles de ta mère. »

BkI:586-612 Énée se fait connaître

Une peinture dépeignant le moment où Énée se révèle à la reine Didon à Carthage.Une peinture dépeignant le moment où Énée se révèle à la reine Didon à Carthage.

« Didon et Énée » – Nicolas Verkolye (Pays-Bas, 1673–1746), Programme de contenu ouvert Getty

À peine avait-il parlé que la brume qui les entourait se sépara soudainement et disparut dans l’air clair. Énée se tenait là, brillant à la lumière du jour, semblable à un dieu par les épaules et le visage : car sa mère avait elle-même conféré à son fils la beauté de ses cheveux, l’éclat de la jeunesse, et un charme joyeux à ses yeux : comme la gloire que l’art peut donner à l’ivoire, ou comme lorsque l’argent, ou le marbre de Paros, est entouré d’or. Puis il s’adressa à la reine, soudainement, surprenant tout le monde, disant : « Je suis ici en personne, Énée le Troyen, celui que vous cherchez, sauvé des vagues libyennes. Ô Didon, il n’est pas en notre pouvoir, ni en celui de notre race troyenne, où qu’ils soient, dispersés à travers le vaste monde, de te rendre suffisamment grâce, toi qui seule as eu pitié des misères indicibles de Troie, et partages ta cité et ta maison avec nous, le reste laissé par les Grecs, épuisés par tous les malheurs, sur terre et sur mer, et manquant de tout. Que les dieux, et l’esprit même conscient du droit, t’accordent une juste récompense, si les dieux respectent les vertueux, s’il y a de la justice quelque part. Quel âge heureux t’a donné naissance ? Quels parents ont produit un tel enfant ? Ton honneur, ton nom et ta louange dureront à jamais, quelles que soient les terres qui pourront m’appeler, tant que les fleuves couleront vers la mer, tant que les ombres traverseront les pentes des montagnes, tant que le ciel nourrira les étoiles. » Disant cela, il serre la main droite de son ami Ilionée, la gauche de Sergeste, puis les autres, le brave Gyas et le brave Cloanthe.

BkI:613-656 Didon reçoit Énée

Didon Sidonienne fut d’abord émerveillée par l’apparence du héros puis par ses grandes infortunes, et elle parla, disant : « Fils d’une déesse, quel destin te poursuit à travers tous ces dangers ? Quelle force te pousse vers ces rivages barbares ? Es-tu vraiment cet Énée que l’aimable Vénus a porté à Anchise le Troyen, près des eaux du Simoïs phrygien ? En vérité, je me souviens moi-même de Teucer venant à Sidon, exilé des frontières de son pays, cherchant un nouveau royaume avec l’aide de Bélus : Bélus, mon père, dévastait la riche Chypre, et, en vainqueur, la tenait par son autorité. Depuis, la chute de la cité troyenne m’est connue, ainsi que ton nom, et ceux des rois grecs. Même leur ennemi accordait aux Teucriens de grands éloges, affirmant qu’ils étaient nés de l’ancienne lignée teucrienne. Alors venez, jeunes seigneurs, et entrez dans notre palais. La Fortune, me poursuivant aussi à travers de nombreux troubles similaires, a voulu que je trouve enfin la paix dans ce pays. N’étant pas étrangère au mal, j’ai appris à aider les malheureux. » Ainsi parle-t-elle, et conduit Énée dans la maison royale, et proclame, de plus, des offrandes dans les temples du dieu. Elle envoie pas moins de vingt taureaux à ses amis sur le rivage, et cent de ses plus grands porcs aux dos hérissés, cent agneaux gras avec les brebis, et de joyeux dons de vin, mais l’intérieur du palais est aménagé avec un luxe royal, et ils préparent un festin au centre du palais : des couvertures habilement travaillées en pourpre princière, d’énormes argenteries sur les tables, et les hauts faits héroïques de ses ancêtres gravés en or, une longue série d’exploits tracés à travers de nombreux héros, depuis les anciennes origines de son peuple. Énée envoie rapidement Achate aux navires pour porter la nouvelle à Ascagne (car l’amour d’un père ne laisse pas son esprit en paix) et l’amener à la ville : sur Ascagne est fixée toute la sollicitude d’un parent affectueux. Il lui ordonne d’apporter aussi des cadeaux, arrachés aux ruines de Troie, une robe figurée raide d’or, et un manteau frangé d’acanthe jaune, porté par Hélène d’Argos, apporté de Mycènes lorsqu’elle navigua vers Troie et son mariage illicite, un merveilleux cadeau de sa mère Léda : et le sceptre qu’Ilionée, la fille aînée de Priam, portait autrefois, et un collier de perles, et un double diadème de joyaux et d’or. Achate, se hâtant d’exécuter ces ordres, prit sa route vers les navires.

BkI:657-694 Cupidon prend l’apparence d’Ascagne

Mais Vénus tramait de nouvelles ruses et de nouveaux stratagèmes dans son cœur : comment Cupidon, changeant d’apparence, pourrait arriver à la place du doux Ascagne, et enflammer la reine passionnée par ses dons, et enlacer le feu dans ses os : en vérité, elle craint l’instabilité de cette maison et la duplicité des Tyriens : l’inflexible Junon la met en colère, et ses soucis augmentent avec la tombée de la nuit. Elle adresse donc ces mots à Cupidon ailé : « Mon fils, toi qui seul es ma grande force, ma puissance, un fils qui méprise les foudres typhoéniennes du puissant Jupiter, je te demande ton aide, et j’invoque humblement ta volonté divine. Il t’est connu comment Énée, ton frère, est poussé sur la mer, autour de tous les rivages, par la haine de la cruelle Junon, et tu as souvent souffert avec ma peine. Didon Phénicienne le retient ici, le retardant par des flatteries, et je crains ce qui pourrait résulter de l’hospitalité de Junon : à un moment si critique, elle ne restera pas inactive. Je compte donc tromper la reine par la ruse, et l’encercler de passion, afin qu’aucune volonté divine ne puisse la sauver, mais qu’elle soit saisie, avec moi, par un profond amour pour Énée. Écoute maintenant mes pensées sur la manière dont tu peux y parvenir. Appelé par son cher père, l’enfant royal, ma plus grande préoccupation, se prépare à aller à la cité sidonienne, portant des cadeaux qui ont survécu à la mer et aux flammes de Troie. Je l’endormirai et le cacherai dans mon sanctuaire sacré sur les hauteurs de Cythère ou d’Idalie, afin qu’il ne puisse rien savoir de mes tromperies, ni les interrompre à mi-chemin. Pendant une seule nuit, imite son apparence par l’art, et, toi-même garçon, prends le visage connu d’un garçon, afin que lorsque Didon te prendra sur sa poitrine, joyeusement, au milieu du festin royal, et du vin qui coule, lorsqu’elle t’embrassera, et te plantera de doux baisers, tu respires en elle un feu caché, tu la trompes avec ton poison. » Cupidon obéit aux paroles de sa chère mère, dépose ses ailes, et trotte en riant avec le pas d’Iule. Mais Vénus verse un doux sommeil sur les membres d’Ascagne, et le réchauffant sur sa poitrine, le transporte, avec une puissance divine, vers les hauts bois d’Idalie, où la douce marjolaine l’étouffe de fleurs, et le souffle de son ombre douce.

BkI:695-722 Cupidon trompe Didon

Maintenant, obéissant à ses ordres, se réjouissant d’avoir Achate comme guide, Cupidon part portant les cadeaux royaux pour les Tyriens. À son arrivée, la reine s’est déjà installée au centre, sur son divan doré sous des dais royaux. Maintenant, notre ancêtre Énée et la jeunesse de Troie s’y rassemblent et s’allongent sur des étoffes de pourpre. Les serviteurs versent de l’eau sur leurs mains : servent du pain dans des corbeilles : et apportent des serviettes de lin fin. À l’intérieur, il y a cinquante servantes, en longue file, dont la tâche est de préparer le repas et d’entretenir le feu du foyer : cent de plus, et autant de pages du même âge, pour charger les tables de nourriture et remplir les coupes. Et les Tyriens aussi sont rassemblés en foule à travers les salles festives, invités à s’allonger sur les couchettes brodées. Ils s’émerveillent des cadeaux d’Énée, s’émerveillent d’Iule, de l’apparence brillante du dieu et de ses paroles trompeuses, de la robe, et du manteau brodé d’acanthe jaune. La malheureuse Phénicienne par-dessus tout, vouée à une future ruine, ne peut apaiser ses sentiments, et prend feu en regardant, émue également par l’enfant et par les cadeaux. Lui, s’étant suspendu dans une étreinte autour du cou d’Énée, et ayant rassasié le grand amour du père trompé, cherche la reine. Didon, s’attache à lui de ses yeux et de son cœur, le prenant de temps en temps sur ses genoux, ignorant combien un grand dieu entre en elle, pour sa peine. Mais lui, se souvenant des souhaits de sa mère Cyprienne, commence graduellement à effacer toute pensée de Sichée, et travaille à séduire son esprit, si longtemps inébranlé, et son cœur inaccoutumé à l’amour, avec une passion vivante.

BkI:723-756 Didon demande l’histoire d’Énée

Au premier répit du festin, les tables furent débarrassées, et ils installèrent de vastes coupes, et couronnèrent le vin de guirlandes. Le bruit remplit le palais, et les voix roulèrent à travers les vastes salles : de brillantes lampes pendaient des plafonds dorés, et des chandelles ardentes dissipaient la nuit. Alors la reine demanda une coupe à boire, lourde d’or et de joyaux, que Bélus et toute la lignée de Bélus avaient coutume d’utiliser, et la remplit de vin. Alors les salles furent silencieuses. Elle parla : « Jupiter, puisqu’ils disent que c’est toi qui crées les lois de l’hospitalité, que ce jour soit heureux pour les Tyriens et ceux de Troie, et qu’il soit rappelé par nos enfants. Que Bacchus, celui qui apporte la joie, et la bienveillante Junon soient présents, et vous, Ô Phéniciens, rendez cette assemblée festive. » Elle parla et versa une offrande de vin sur la table, et après la libation fut la première à porter la coupe à ses lèvres, puis elle la donna à Bitias, le défiant : il vida rapidement la coupe débordante, se noyant dans sa plénitude dorée, puis d’autres princes burent. Iolas, aux longs cheveux, fit résonner sa lyre d’or, lui que le grand Atlas avait enseigné. Il chanta la lune errante et les travaux du soleil, d’où vinrent les hommes et les bêtes, et la pluie et le feu, d’Arcturus, des Hyades pluvieuses, des deux Ourses : pourquoi les soleils d’hiver se précipitent pour se plonger dans la mer, et quel délai fait traîner les nuits lentes. Les Tyriens redoublèrent leurs applaudissements, les Troyens aussi. Et la malheureuse Didon, elle aussi passa la nuit en conversation, et but profondément de sa passion, demandant sans cesse des nouvelles de Priam et d’Hector : maintenant à propos de l’armure avec laquelle Memnon, fils de l’Aurore, vint à Troie, de quelle sorte étaient les chevaux de Diomède, quelle était la grandeur d’Achille. « Mais venez, mon hôte, racontez-nous depuis le début toutes les ruses grecques, les malheurs de vos hommes, et vos errances : puisque c’est le septième été maintenant qui vous amène ici, dans votre voyage, sur toutes les terres et toutes les mers. »

Le Chant I de l’Énéide sert de prologue puissant, introduisant le héros de l’épopée, ses adversaires divins, et les enjeux monumentaux de son voyage. À travers des descriptions vives de tempête et de lutte, équilibrées par des moments d’intervention divine et de connexion humaine naissante à Carthage, Virgile établit les thèmes centraux du destin, de la piété, et des sacrifices nécessaires pour bâtir un avenir sur les cendres du passé. Le chant prépare magistralement la scène pour les épreuves et les triomphes qui attendent Énée, laissant le lecteur désireux de suivre son destin.