L’Enfer de Dante Alighieri, la première partie de son poème épique La Divine Comédie, ne s’ouvre pas sur une descente directe en enfer, mais sur un début hésitant, presque balbutiant. Le Chant II, en particulier, agit comme une pause cruciale, un moment de réflexion et de réconfort avant que le véritable voyage ne commence. Cette pause s’articule autour de la phrase capitale « amor mi mosse che mi fa parlare » (l’amour m’a ému, ce qui me fait parler), prononcée par Béatrice, la bien-aimée décédée de Dante, et rapportée au poète par son guide, Virgile. Cette phrase résume les thèmes centraux de l’amour, de la volonté divine et du pouvoir du langage qui imprègnent non seulement ce chant, mais toute la Comédie.
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Le pouvoir de « Amor » : l’amour comme catalyseur
Le Chant II trouve Dante apeuré et incertain, doutant de sa propre valeur pour entreprendre un voyage spirituel si profond. Il ne se voit ni comme Énée ni comme saint Paul, figures choisies par Dieu pour des voyages d’un autre monde. Virgile, cependant, révèle une intervention divine orchestrée par Béatrice. Émue par son amour pour Dante (« amor mi mosse »), elle intercède en sa faveur, déclenchant toute la chaîne d’événements qui mènent à la guidance de Virgile.
Cet « amor » n’est pas simplement un amour romantique ; il porte une résonance plus profonde, plus spirituelle. Il fait écho à l’amour divin (« l’amor divino ») qui a initié la création elle-même, comme décrit dans le Chant I. Tout comme l’amour divin a mis l’univers en mouvement, l’amour de Béatrice initie le voyage de Dante, établissant un parallèle entre le macrocosme de la création et le microcosme du salut individuel.
« Che Mi Fa Parlare » : la signification de la parole
La deuxième partie de l’affirmation de Béatrice, « che mi fa parlare », souligne l’importance du langage. Son amour la pousse à parler, à agir, pour assurer le salut de Dante. Cette Béatrice active et parlante contraste fortement avec la figure silencieuse et idéalisée de la tradition de l’amour courtois. Dante transforme sa bien-aimée en une puissante intercesseuse, une Beatrix loquax, dont les paroles ont du poids et initient l’action.
Cette emphase sur la parole s’étend au-delà de Béatrice. Virgile, lui aussi, joue un rôle crucial par sa « parola ornata » (parole ornée), son langage éloquent qui console et guide Dante. Le chant lui-même se déroule comme une série de discours imbriqués, soulignant le pouvoir de la communication dans le plan divin. La volonté divine s’accomplit par les mots, d’abord ceux de Marie à Lucie, puis ceux de Lucie à Béatrice, et enfin, ceux de Béatrice à Virgile. Cette chaîne de communication souligne l’interaction dynamique entre la grâce divine et l’action humaine.
La consolation et les échos de la Vita Nuova
Le thème de la consolation (« consolata ») relie davantage l’Enfer II à l’œuvre antérieure de Dante, en particulier la Vita Nuova. Cette œuvre autobiographique explore l’amour de jeunesse de Dante pour Béatrice, culminant avec sa mort et son chagrin subséquent. L’Enfer II réécrit subtilement ce récit. Béatrice, désormais une figure puissante dans l’au-delà, cherche consolation pour elle-même à travers le salut de Dante.
Cette inversion souligne le pouvoir transformateur de la mort et de l’au-delà. La Béatrice autrefois silencieuse et terrestre devient une intercesseuse parlante et céleste, participant activement au voyage spirituel de Dante. La Comédie, alors, devient une continuation, et ultimement une transfiguration, de l’histoire d’amour commencée dans la Vita Nuova.
Le voyage commence : de la peur à la foi
Le Chant II se conclut avec Dante, rassuré et enhardi par l’intervention de Béatrice, s’embarquant enfin dans son voyage. Sa peur initiale (« temo che la venuta non sia folle ») cède la place à un sens renouvelé de détermination. La phrase « amor mi mosse che mi fa parlare » sert de point tournant, marquant la transition du doute et de l’hésitation à la foi et à l’action.
Conclusion : « Amor » comme force motrice
« Amor mi mosse che mi fa parlare » résume les thèmes centraux du Chant II et préfigure le voyage à venir. Elle révèle la force motrice de l’amour, à la fois humain et divin, le pouvoir du langage comme instrument de grâce, et le potentiel transformateur de l’au-delà. Cette seule phrase résonne à travers toute la Comédie, nous rappelant que même dans les profondeurs les plus sombres de l’enfer, l’amour, le langage et la promesse de rédemption demeurent des forces puissantes.