Publié pour la première fois : 1915, dans Cathay : Traductions d’Ezra Pound, principalement du chinois de Rihaku, d’après les notes du défunt Ernest Fenollosa et les déchiffrements des professeurs Mori et Ariga
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Type de poème : Monologue dramatique
L’adaptation par Ezra Pound d’un poème de Li Bo, un poète chinois du VIIIe siècle, est un monologue dramatique prononcé par une jeune fille de seize ans. Il est écrit en vers libres sous la forme d’une lettre de l’épouse d’un marchand de rivière à son mari, absent de leur foyer depuis cinq mois. Cette pièce est un exemple significatif de la manière dont Ezra Pound a introduit la poésie chinoise ancienne en anglais, mettant en valeur son talent d’adaptateur et son rôle dans le mouvement imagiste. Le récit suit le parcours émotionnel d’une jeune épouse séparée de son mari.
Illustration du poème d'Ezra Pound La Femme du Marchand de RivièreL’ouverture du poème exprime à la fois l’immédiateté et la continuité. Le premier vers commence par le mot « While » (Pendant) et présente l’image de l’épouse en tant que jeune fille. Le deuxième vers commence par le mot « I » (Je) et contient l’image de la fille jouant au moment où elle a rencontré son futur mari. L’effet créé est un sentiment de souvenir qui étire le passage du temps sur la conscience du présent. Le focus est déplacé du « Je » vers un souvenir du « vous ». La première strophe se termine avec le couple fusionnant en « nous » – « petites personnes » qui vivaient dans un village dans un état d’innocence irréfléchie. Cette représentation initiale prépare le terrain pour l’évolution de la perspective de l’épouse du marchand de rivière.
La deuxième strophe initie une triade de quatrains qui récapitulent les trois années de leur mariage. Dans le premier de ceux-ci, la jeune fille se souvient d’elle-même à quatorze ans comme sévère, contenue et timide au moment de la cérémonie. Elle semblait agir par obligation. Puis, à quinze ans, elle a commencé à se détendre et se souvient qu’elle a « désiré » rejoindre son mari dans les royaumes temporel et éthéré, reconnaissant l’appel immédiat du physique ainsi que l’attrait transcendant de l’éternel. Sa question qui conclut la troisième strophe est une condensation par Pound du récit d’une femme qui attendait le retour de son mari sur une tour. Dans sa référence cryptique, il implique que la femme est contente d’être en compagnie de son mari ou d’être seule. La quatrième strophe se déplace vers le présent, et l’épouse a maintenant seize ans. Il y a cinq mois, le marchand de rivière est parti pour un voyage inexpliqué. Il a parcouru une distance considérable, tant géographique que temporelle, et l’épouse exprime son malheur. La maturation de la figure de l’épouse chez Ezra Pound est centrale dans cette section.
La dernière section du poème, une strophe étendue de dix vers, se situe entièrement dans le présent immédiat. C’est une expression puissante des sentiments de l’épouse et une tentative de démontrer au marchand de rivière comment elle a évolué vers un stade d’amour mature et plus complet. Ses références aux changements saisonniers dans le monde naturel indiquent qu’elle n’entretient plus l’idée d’un amour théorique qui est « forever and forever and forever » (pour toujours et pour toujours et pour toujours), mais a réalisé que rien ne peut exister en dehors du temps. L’image des mousses s’accumulant « too deep to clear them away! » (trop profondes pour les enlever !) suggère l’effet du passage du temps, et l’image des « paired butterflies » (papillons appariés) montre qu’elle est consciente de la délicatesse et de la fragilité de l’amour. Sa maturité est attestée par l’utilisation extrêmement puissante du seul verbe actif du poème : sa déclaration « They hurt me » (Ils me blessent) fait référence aux changements saisonniers et à leurs conséquences. Son commentaire réflexif « I grow older » (Je vieillis) résume l’ampleur et la portée du temps que le poème embrasse.
La dernière partie de cette strophe contient un renversement d’humeur. Démontrant sa résilience et sa profondeur de caractère, l’épouse s’adresse maintenant à son mari en partenaire égal. Adoptant un ton presque professionnel, mais conservant sa sollicitude et son inquiétude, elle exprime sa confiance en elle en déclarant qu’elle quittera également la protection de leur maison afin de le rencontrer le long de la rivière Kiang. La volonté de voyager elle-même le long de la rivière solidifie la relation, et la référence à Cho-fu-Sa (la version de Pound du chinois Ch’ang-feng-sha ou « plage de long vent ») est un engagement spécifique envers un lieu particulier, plutôt que le « pour toujours » nébuleux précédent de la deuxième année de son mariage. Ce voyage reflète sa transition d’une figure passive et en attente à une participante active dans leur relation, un portrait complexe pour la figure de l’épouse d’Ezra Pound au cœur de cette pièce.
Formes et procédés
Pound a écrit qu’« une ‘Image’ est ce qui présente un complexe intellectuel et émotionnel en un instant T ». Pound croyait que l’essence de cette méthode, appelée Imagisme, avait été capturée par l’idéogramme chinois, qui fusionnait l’image et le sens en un seul symbole. Le succès de cette approche est évident dans ce poème, souvent cité parmi les beaux poèmes de Pound.
L’image d’ouverture saisissante de « La Femme du Marchand de Rivière » capture toute une époque culturelle. Pound a initialement utilisé l’argot américain « bangs » (frange), mais le langage tendu de « hair was still cut straight » (les cheveux étaient encore coupés droit) est un rendu précis de l’idéogramme et de l’apparence des jeunes filles chinoises de cette époque. Cette image est suivie de celle du marchand de rivière enfant, ses aspects masculins immédiatement établis par son apparition « on bamboo stilts, playing horse » (sur des échasses de bambou, jouant au cheval) tandis qu’elle suit l’activité féminine traditionnelle de « pulling flowers » (cueillant des fleurs). Leur attraction sensuelle précoce est impliquée par le garçon paradant autour d’elle et « playing with blue plums » (jouant avec des prunes bleues). Cela contraste avec les sentiments ultérieurs, plus complexes, de la jeune épouse chez Ezra Pound.
L’imagerie ludique de la première strophe est brusquement remplacée par des images de malaise et d’incertitude lorsque le couple est effectivement marié, à l’âge de quatorze ans de l’épouse. Elle est présentée comme « scowling » (renfrognée), « bashful » (timide) et ne riant jamais. Le mur est une image d’enfermement et son désir de « mingle » (mêler) leur poussière à jamais suggère la claustrophobie et l’internement. L’état psychologique de leur première année de mariage a été précisément évoqué, capturant les luttes initiales de l’épouse du marchand de rivière pour s’adapter à son nouveau rôle.
Lorsque le marchand de rivière part durant la troisième année de leur mariage, les images montrent comment le sens que la jeune fille a d’elle-même, de son mariage et du monde évolue. L’imagerie fluviale (« swirling eddies » – tourbillons, et « narrows » – passages étroits) indique les dangers du monde extérieur. Le mari, précédemment sur des échasses, traîne maintenant les pieds sous la pression de la responsabilité. La tristesse de l’épouse est accentuée par les références saisonnières, la mousse ayant poussé « too deep to clear » (trop profondément pour être enlevée), à la fois signe du passage du temps et symbole du poids de la solitude. Les « paired butterflies » (papillons appariés) lui rappellent son état de solitude, et sa vision d’eux « already yellow with August » (déjà jaunes en août) est une projection de son sentiment de temps accéléré. Pound utilise magistralement ces images pour transmettre l’état intérieur de l’épouse en attente chez Ezra Pound.
L’image finale du poème est une image parallèle dans laquelle l’épouse et son mari sont tous deux représentés sur la rivière Kiang, dont les « narrows » (passages étroits) la démarquent comme un lieu de menace. Ils se déplacent l’un vers l’autre, leur détermination à surmonter les obstacles témoignant des possibilités d’un avenir où le « Je » et le « vous » distincts du poème seront réunis en un « nous » non déclaré – une union tout à fait différente des vies séparées du « nous » dans la première strophe. Ce transfert complète le cycle des pronoms personnels changeants qui sert de cadre à l’imagerie. De l’introduction des « Je » et « vous » individuels, à la brillante inversion de Pound « I married My Lord you » (Je me suis mariée à Mon Seigneur vous) (qui combine l’adresse directe avec une conscience personnelle continue), à la série de « vous » presque accusateurs, à l’utilisation du « they » (ils) à la troisième personne pour indiquer le destin dans la dernière strophe, les variantes ancrent les images et renforcent leurs significations. L’utilisation des pronoms cartographie efficacement la perspective changeante et l’état émotionnel de l’épouse du marchand de rivière. La vie personnelle d’Ezra Pound, y compris son mariage avec Dorothy Shakespear, peut offrir un aperçu de sa compréhension des relations, bien que ce poème soit principalement une adaptation.
En conclusion, « La Femme du Marchand de Rivière » d’Ezra Pound demeure une exploration poignante de l’amour, de la séparation et de la maturation à travers les yeux d’une jeune femme. L’analyse détaillée de l’imagerie, de la structure et du développement thématique révèle le talent de Pound dans l’adaptation de l’œuvre de Li Po et son adhésion aux principes imagistes. L’attrait durable du poème réside dans sa profondeur émotionnelle et sa représentation universelle du désir et de l’engagement du point de vue de la figure de l’épouse, ce qui en fait une pièce maîtresse lorsqu’on considère la contribution d’Ezra Pound à la représentation des voix féminines en poésie.
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