Énéide, Livre I : Naviguer le destin par la traduction (Virgile/Kline)

L’Énéide de Virgile s’impose comme une pierre angulaire de la littérature occidentale, une épopée fondatrice qui ne raconte pas seulement les origines mythiques de Rome, mais explore aussi des thèmes profonds tels que le destin, le devoir, la souffrance et la condition humaine. Pour les lecteurs francophones, l’accès à la puissance et à la complexité de cette œuvre repose largement sur la traduction. Cet article plonge dans le Livre I de l’Énéide, spécifiquement à travers le prisme de la traduction largement disponible d’A. S. Kline, examinant comment ce rendu redonne vie à la poésie épique de Virgile et introduit les lecteurs aux débuts tumultueux du voyage d’Énée vers l’Italie. Explorer la poésie de l’Énéide en traduction nous permet d’apprécier à la fois le génie original de Virgile et l’artisanat complexe du traducteur qui jette un pont à travers les siècles et les langues.

La traduction du Livre I par Kline introduit le héros épique Énée, un prince Troyen destiné à fonder une nouvelle civilisation après la chute de Troie. Son voyage est loin d’être simple, marqué par la colère divine et les catastrophes naturelles, établissant le conflit central de l’épopée entre le destin et les obstacles placés sur son chemin, principalement par la déesse vengeresse Junon. Les premières lignes plantent immédiatement le décor, invoquant la Muse et énonçant les grands thèmes du poème : les armes et l’homme, l’exil, l’opposition divine et la fondation de Rome.

L’ouverture de l’épopée : Invocation et colère divine

La tradition épique exige une invocation à la Muse, une supplique pour l’inspiration divine afin de raconter la grande histoire. Virgile suit cette convention, ancrant immédiatement le récit dans l’histoire du voyage prédestiné d’Énée de Troie à l’Italie. La traduction de Kline rend cette invocation directement et clairement, établissant un ton formel mais accessible.

Livre I:1-11 Invocation à la Muse

« Je chante les armes et l’homme, lui qui, exilé par le destin, vint le premier des côtes de Troie en Italie, et aux rives Laviniennes – sans cesse ballotté sur terre et sur mer, par la volonté des dieux, par la colère implacable de la cruelle Junon, souffrant longtemps aussi dans la guerre, jusqu’à ce qu’il fonde une ville et amène ses dieux au Latium : de là vinrent le peuple Latin, les seigneurs d’Albe la Longue, les murs de la noble Rome. Muse, dis-moi la cause : comment fut-elle offensée dans sa divinité, comment fut-elle affligée, la Reine du Ciel, pour pousser un homme, remarquable par sa vertu, à endurer tant de dangers, à affronter tant d’épreuves ? Y a-t-il une telle colère dans l’esprit des dieux ? »

Cette ouverture introduit rapidement le protagoniste, le voyage, la destination et le principal antagoniste divin, Junon. La question « Y a-t-il une telle colère dans l’esprit des dieux ? » souligne une tension centrale : la cruauté arbitraire du divin contrastant avec la souffrance des mortels vertueux comme Énée.

Le récit change immédiatement pour expliquer la haine profonde de Junon envers les Troyens. Ses raisons sont multiples : son favoritisme envers Carthage (ville historiquement ennemie de Rome), la prophétie selon laquelle une lignée Troyenne détruira Carthage, son ressentiment persistant concernant le Jugement de Pâris, l’affront fait à sa beauté et l’enlèvement de Ganymède. Cette fureur divine est le moteur des conflits initiaux de l’épopée.

Livre I:12-49 La colère de Junon

Il y avait une ville antique, Carthage (tenue par des colons de Tyr), opposée à l’Italie, et aux lointaines embouchures du Tibre, riche en opulence, et très féroce dans la poursuite de la guerre. On dit que Junon aimait cette seule terre par-dessus toutes les autres, négligeant même Samos : ici étaient ses armes et son char, même alors la déesse travaillait à, et chérissait, l’idée qu’elle aurait la suprématie sur les nations, si seulement les destins le permettaient. Pourtant, elle avait entendu parler d’une descendance, issue du sang Troyen, qui renverserait un jour la forteresse Tyrienne : que d’eux viendrait un peuple, largement dominateur, et fier dans la guerre, pour la ruine de la Libye : ainsi les Destins l’avaient ordonné. Craignant cela, et se souvenant de l’ancienne guerre qu’elle avait menée auparavant, à Troie, pour sa chère Argos, (et la cause de sa colère et de ses amères tristesses n’était pas encore passée de son esprit : le jugement lointain de Pâris restait profondément dans son cœur, l’injure à sa beauté méprisée, sa haine de la race, et les honneurs de Ganymède enlevé) la fille de Saturne, incitée davantage par cela, jeta les Troyens, que les Grecs et le cruel Achille avaient laissés, tout autour de l’océan, les tenant loin du Latium : ils errèrent pendant de nombreuses années, poussés par le destin sur toutes les mers. Un tel effort ce fut pour fonder le peuple Romain. Ils étaient à peine hors de vue de l’île de Sicile, en eaux plus profondes, déployant joyeusement les voiles, la quille de bronze labourant la saumure, quand Junon, nourrissant l’éternelle blessure dans sa poitrine, se parla à elle-même : « Vais-je abandonner mon projet, vaincue, incapable de détourner le roi Teucrien d’Italie ! Pourquoi, les destins l’interdisent. Pallas n’a-t-elle pas pu brûler la flotte Argive, la couler en mer, à cause de la faute et de la folie d’un seul homme, Ajax, fils d’Olée ? Elle-même a lancé le feu rapide de Jupiter depuis les nuages, dispersé les navires, et fait bouillir la mer de tempêtes : elle l’a rattrapé dans une trombe d’eau, alors qu’il respirait des flammes de sa poitrine transpercée, et l’a cloué à un rocher pointu : pourtant moi, qui marche comme reine des dieux, femme et sœur de Jupiter, je fais la guerre à une race entière, pendant tant d’années. En vérité, quelqu’un adorera-t-il encore le pouvoir de Junon à partir de maintenant, ou placera-t-il des offrandes, humblement, sur ses autels ? »

Le monologue de Junon révèle sa fierté et son indignation divines. Elle compare ses luttes contre Énée au succès de Minerve contre Ajax, soulignant sa frustration que le destin semble contrarier sa volonté. Cela met en place le conflit fondamental entre la volonté divine (celle de Junon) et le destin divin (le plan de Jupiter pour Rome). La traduction de Kline rend la pétulance et la formidable puissance de Junon.

La tempête en mer : L’instrument de Junon

Incapable de défier directement le destin, Junon décide de causer à Énée et à sa flotte autant de souffrances que possible. Elle cherche Éole, roi des vents, et le persuade de déchaîner ses tempêtes sur les navires Troyens. Sa promesse d’une belle nymphe, Déiopée, souligne la nature transactionnelle des interactions divines.

Livre I:50-80 Junon demande l’aide d’Éole

Ainsi débattant avec elle-même, le cœur enflammé, la déesse arriva à l’Éolie, au pays des tempêtes, au lieu des vents déchaînés. Ici, dans sa vaste caverne, le Roi Éole, garde les vents tordus et les tempêtes hurlantes, sous contrôle, les freine avec des chaînes et un emprisonnement. Ils gémissent avec colère aux portes, avec les vastes murmures d’une montagne : Éole est assis, tenant son sceptre, dans sa haute forteresse, adoucissant leurs passions, tempérant leur rage : sinon, ils emporteraient sûrement les mers et les terres et les plus hauts cieux, avec eux, en rapide vol, et les balayeraient dans l’air. Mais le Père tout-puissant, craignant cela, les cacha dans de sombres cavernes, et amassa une haute masse montagneuse au-dessus d’eux et leur donna un roi, qui par accord fixé, saurait donner l’ordre de serrer ou de relâcher les rênes. Junon lui offrit alors ces mots, humblement : « Éole, puisque le Père des dieux, et roi des hommes, t’a donné le pouvoir de calmer et de soulever les vagues avec les vents, il y a un peuple que je hais naviguant sur la mer Tyrrhénienne, amenant les dieux conquis de Troie en Italie : Ajoute de la puissance aux vents, et coule leurs bateaux naufragés, ou sépare-les, et disperse leurs corps sur la mer. J’ai quatorze Nymphes d’une beauté exceptionnelle : dont je nommerai Déiopée, la plus belle par son apparence, unie en mariage éternel, et tienne pour toujours, de sorte que, pour un tel service comme le tien, elle passera toutes ses années avec toi, et te fera le père de beaux enfants. » Éole répondit : « Ton rôle, ô reine, est de décider ce que tu désires : mon devoir est d’exécuter tes ordres. Tu as réalisé tout ce royaume qui est le mien, le sceptre, la faveur de Jupiter, tu m’as donné un siège aux festins des dieux, et tu as fait de moi le seigneur des tempêtes et des ouragans. »

Éole, bien que roi des vents, reconnaît que son pouvoir vient de Jupiter et, en l’occurrence, est exercé à la demande de Junon. Cet échange souligne la structure hiérarchique du panthéon romain et les façons dont les dieux interagissent.

Le déchaînement de la tempête est décrit avec une imagerie vivide et chaotique. Les vents s’échappent en hurlant, remuant la mer, obscurcissant le ciel et menaçant de mort immédiate. La réaction d’Énée est profondément humaine – il est terrifié et exprime le regret de ne pas être mort noblement sur le champ de bataille à Troie. Cette lamentation est significative ; elle montre qu’Énée, le héros destiné, est capable de peur et de désespoir.

Livre I:81-123 Éole lève la tempête

Quand il eut parlé, il inversa son trident et frappa la montagne creuse sur le côté : et les vents, formant des rangs, se précipitèrent par la porte qu’il avait faite, et tournoyèrent sur la terre. Ils s’abattent sur la mer, Vent d’Est et Vent d’Ouest, et le vent d’Afrique, ensemble, épais de tempêtes, la remuent toute depuis ses profondeurs les plus lointaines, et roulent de vastes vagues vers le rivage : suivent un cri d’hommes et un grincement de câbles. Soudain, les nuages dérobent le ciel et le jour aux yeux des Troyens : une nuit noire repose sur la mer. Il tonne depuis le pôle, et l’éther lance d’épaisses étincelles, et toutes choses menacent de mort immédiate les hommes. Aussitôt Énée gémit, ses membres relâchés par le froid : tendant ses deux mains vers les cieux, il s’écrie de cette voix : « Oh, trois, quatre fois fortunés ceux qui eurent la chance de mourir devant les yeux de leur père sous les hauts murs de Troie ! Ô Diomède, fils de Tydée, le plus brave des Grecs ! Pourquoi n’ai-je pas pu tomber, de ta main, dans les champs d’Ilion, et répandre mon esprit, là où gît le féroce Hector, sous la lance d’Achille, et le puissant Sarpédon : là où le Simoïs roule, et emporte tant de boucliers, de casques, de corps courageux d’hommes, dans ses vagues ! » Jetant ces mots, une rafale hurlante du nord, frappe de plein fouet la voile, et soulève les mers jusqu’au ciel : les rames se brisent : puis la proue tourne et offre la membrure aux vagues : une montagne d’eau escarpée suit en masse. Certains navires pendent sur la crête du brisant : à d’autres, la profondeur béante montre la terre entre les vagues : le ressac fait rage avec du sable. Le vent du sud en attrape trois, et les projette sur des roches cachées (roches que les Italiens appellent les Autels, en pleine mer, un vaste récif à la surface de la mer) trois le vent d’est les pousse des profondeurs, vers les hauts-fonds et les sables mouvants (une vue pitoyable), les fracasse contre le fond, les recouvre d’un monticule de gravier. Une énorme vague, déferlant, frappe l’un par l’arrière, devant ses yeux mêmes, celui qui porte le fidèle Orontès et les Lyciens. Le barreur est projeté et tombé tête première, face vers le bas : mais la mer fait tourner le navire trois fois, le faisant tournoyer sur place, et le vortex rapide l’engloutit dans les profondeurs. Des nageurs apparaissent ici et là dans la vaste étendue, armes d’hommes, planches, trésor Troyen dans les vagues. Maintenant la tempête conquiert le solide navire d’Ilionée, maintenant celui d’Achate, maintenant celui où naviguait Abas, et celui du vieux Alétès : leurs membrures cèdent sur les côtés, tous les navires laissent entrer la marée hostile, et s’ouvrent aux coutures.

La traduction de Kline capture la violence et la confusion de la scène, décrivant des navires fracassés sur les rochers, des hommes se noyant, et la flotte étant disloquée. La soudaineté et l’échelle de la destruction soulignent la puissance des dieux comparée à la fragilité des mortels et de leurs embarcations.

L’intervention de Neptune et le calme

Le chaos engendré par Junon et Éole ne passe pas inaperçu aux yeux du dieu de la mer, Neptune. En tant que souverain des océans par tirage au sort, il est irrité que les vents interfèrent dans son domaine sans sa permission. Il calme rapidement la mer et disperse les nuages, rétablissant l’ordre.

Livre I:124-156 Neptune intervient

Neptune, pendant ce temps, grandement troublé, vit que la mer était agitée d’un vaste murmure, et que la tempête était déchaînée et les eaux calmes sourdaient de leurs niveaux les plus profonds : il leva son visage serein hors des vagues, contemplant les profondeurs. Il voit la flotte d’Énée dispersée sur tout l’océan, les Troyens écrasés par les brisants, et le ciel s’effondrant. Et la colère de Junon, et ses stratagèmes, n’échappent pas à son frère. Il appelle les vents d’Est et d’Ouest à lui, et dit alors : « La confiance en votre naissance vous remplit-elle à ce point ? Vents, osez-vous, sans mon intention, mêler la terre au ciel, et causer de tels troubles, maintenant ? Vous que moi – ! Mais il est mieux de calmer les vagues qui déferlent : vous me répondrez plus tard pour ce malheur, par un châtiment différent. Hâtez-vous, envolez-vous maintenant, et dites ceci à votre roi : le contrôle de l’océan, et le trident féroce, m’ont été donnés, par tirage au sort, et non à lui. Il possède les roches sauvages, votre demeure, et celle des Vents d’Est : qu’Éole officie dans son palais, et soit roi dans la prison fermée des vents. » Ainsi parle-t-il, et plus rapide que son discours, il calme la mer gonflée, disperse le nuage rassemblé, et ramène le soleil. Cymothoé et Triton, travaillant ensemble, dégagent les navires du récif pointu : Neptune lui-même les soulève avec son trident, sépare le vaste sable mouvant, tempère le flot, et glisse sur des roues légères, sur les crêtes des vagues. Comme souvent, quand une rébellion éclate dans une grande nation, et que la populace fait rage de passion, et bientôt les pierres et les torches enflammées volent (la frénésie fournissant les armes), si alors ils voient un homme d’une grande vertu, et d’un service weighty, ils se taisent, et se tiennent là écoutant attentivement : il modère leurs passions par ses paroles et apaise leurs cœurs : ainsi tout le tumulte de l’océan mourut, dès que leur père, contemplant l’eau, porté à travers le ciel clair, fit tourner ses chevaux, et leur donna la bride, volant derrière dans son char.

Les actions de Neptune réaffirment l’ordre prédéterminé, suggérant que même les méfaits divins ont leurs limites au sein de la structure cosmique plus large. La comparaison de Neptune calmant la mer à un orateur respecté calmant une foule émeutière est un procédé Virgilen classique, élevant l’ordre social humain en le comparant à l’ordre cosmique maintenu par les dieux. Kline préserve efficacement ce célèbre simile.

Abri et incertitude sur la côte Libyenne

Énée et les sept navires survivants trouvent refuge sur la côte de Libye, près de la ville naissante de Carthage. Ils débarquent dans une anse abritée, épuisés mais vivants.

Livre I:157-222 Abri sur la côte Libyenne

Les compagnons fatigués d’Énée firent des efforts pour mettre le cap sur la terre la plus proche, et virèrent vers la côte Libyenne. Il y a là un lieu dans une baie profonde : une île forme un port avec la barrière de sa masse, sur laquelle chaque vague venue du large se brise, et se divise en ondulations décroissantes. De ce côté et de l’autre, de vastes falaises et deux rochers surplombent le ciel, sous les sommets desquels toute la mer est calme, au loin : puis, au-dessus, est une scène de bois scintillants, et un bosquet sombre surplombe l’eau, d’une ombre feuillue : sous le promontoire opposé se trouve une grotte, voilée de roche, à l’intérieur, de l’eau douce, et des sièges de pierre naturelle, la demeure des Nymphes. Aucuns amarres ne retiennent ici les navires fatigués, aucune ancre, avec ses pattes crochues, ne les attache. Énée s’abrite ici avec sept navires rassemblés de la flotte, et les Troyens, avec une passion pour la terre sèche, débarquant, prennent possession des sables qu’ils désiraient, et étirent leurs corps incrustés de saumure sur le rivage. Aussitôt Achate frappe une étincelle de son silex, attrape le feu dans les feuilles, place du combustible sec autour, et allume rapidement des flammes parmi les brindilles. Puis, fatigués par les événements, ils sortent du blé, endommagé par la mer, et des outils de Cérès, et se préparent à faire sécher le grain sur les flammes, et à le moudre sur une pierre. Énée grimpe pendant ce temps sur une falaise, et scrute toute la perspective au loin sur la mer, cherchant s’il peut voir quelque chose d’Antheus et de ses galères Phrygiennes ballottées par la tempête, ou de Capys, ou des armes de Caïcus blasonnées sur une haute poupe. Aucun navire n’est en vue : il voit trois cerfs errant sur le rivage : des troupeaux entiers de biches les suivent à l’arrière, et paissent en longues lignes le long de la vallée. Il s’arrête à cela, et saisit dans sa main son arc et ses flèches rapides, traits que le loyal Achate porte, et d’abord il abat les chefs eux-mêmes, leurs têtes, aux bois ramifiés, tenues haut, puis la masse, de ses traits, et pousse toute la foule en confusion parmi les feuilles : le vainqueur ne s’arrête pas tant qu’il n’a pas dispersé sept énormes carcasses sur le sol, égales en nombre à ses navires. Puis il cherche le port, et les partage entre tous ses amis. Ensuite, il partage le vin que le bon Aceste avait stocké dans des jarres, sur la côte Trinacrienne, et que ce héros leur avait donné en partant : et leur parlant, il calma leurs tristes cœurs : « Ô amis (eh bien, nous n’étions pas inconnus du trouble auparavant) Ô vous qui avez enduré pire, le dieu accordera aussi une fin à cela. Vous avez affronté la Scylla enragée, et ses falaises profondes : et vous avez expérimenté les rochers des Cyclopes : souvenez-vous de votre courage et chassez les peurs sombres : peut-être qu’un jour vous prendrez même plaisir à vous en souvenir. À travers tous ces malheurs, ces temps dangereux, nous nous dirigeons vers le Latium, où les destins nous réservent des vies paisibles : là le royaume de Troie peut renaître. Endurez, et préservez-vous pour des jours plus heureux. » Ainsi s’exprime sa voix, et malade du poids du souci, il simule l’espoir, dans son regard, et étouffe la douleur au plus profond de son cœur. Ils préparent le gibier, et le festin futur : ils dépouillent les peaux des côtes et dénudent la chair : certains la coupent en morceaux, frémissant, et la fixent sur des broches, d’autres placent des chaudrons sur la plage, et les alimentent de flammes. Puis ils reprennent leurs forces avec de la nourriture, étendus sur l’herbe, et se rassasient de riche venaison et de vieux vin. Quand la faim est apaisée par le festin, et les restes nettoyés, profondément en conversation, ils discutent de leurs amis manquants, et, entre l’espoir et la peur, se demandent s’ils vivent, ou s’ils ont subi la mort et n’entendent plus leur nom. Énée, le vertueux, pleure par-dessus tout le sort du féroce Orontès, puis celui d’Amycus, ainsi que le sort cruel de Lycus, et ceux du brave Gyas, et du brave Cloanthe.

Cette section offre un moment de répit et d’activité pratique (faire du feu, préparer de la nourriture), soulignant la résilience d’Énée et de ses hommes. Le discours d’Énée à son équipage est un exemple célèbre de son leadership et de sa pietas (devoir/piété) – il fait bonne figure pour inspirer ses hommes, même en souffrant intérieurement. L’image de lui étouffant la douleur au plus profond de son cœur est particulièrement poignante, révélant le coût personnel de son fardeau épique. L’énumération des amis perdus souligne le coût humain de leur voyage.

Vénus intervient : Le plan divin réaffirmé

Pendant qu’Énée et ses hommes se remettent, sa mère Vénus exprime sa détresse à Jupiter, demandant pourquoi son fils, destiné à la grandeur, continue de souffrir. Cela donne à Jupiter l’occasion de réaffirmer l’ultime destin Romain.

Livre I:223-256 Vénus intercède auprès de Jupiter

Maintenant, tout était accompli, quand Jupiter, des hauteurs de l’air, regarda la mer avec ses voiles volantes, et les vastes terres, et les côtes, et les peuples au loin, et fit une pause, au sommet du ciel, et fixa ses yeux sur le royaume Libyen. Et tandis qu’il pesait de tels soucis qu’il avait en son cœur, Vénus lui parla, plus triste encore, ses yeux brillants débordant de larmes : « Ô toi qui gouvernes les choses humaines et divines, par la loi éternelle, et qui les terrifies tous par ta foudre, qu’est-ce que mon Énée t’a fait de si grave, qu’ont fait les Troyens, qui ont subi tant de destruction, à qui le monde entier est fermé, à cause des terres Italiennes ? Sûrement tu as promis qu’à un moment donné, au fil des ans, les Romains naîtraient d’eux, des chefs naîtraient, restaurés du sang de Teucer, qui détiendraient le pouvoir sur la mer, et sur toutes les terres. Père, quelle pensée a changé ton esprit ? Cela me consolait de la chute de Troie, et de sa triste ruine, pesant un destin, en vérité, contre des destins opposés : maintenant le même malheur suit ces hommes poussés par de tels désastres. Grand roi, quelle fin donneras-tu à leurs efforts ? Anténor a pu s’échapper à travers l’épaisseur de l’armée Grecque, et entrer sain et sauf dans les golfes Illyriens, et profondément dans les royaumes des Liburniens, et passer les sources du Timave, d’où le fleuve jaillit, avec un énorme grondement montagneux, par neuf bouches, et enterre les champs sous son flot bruyant. Ici, néanmoins, il a situé la ville de Padoue, et des foyers pour les Teucriens, et a donné un nom au peuple, et a accroché les armes de Troie : maintenant il s’est installé calmement, en paix tranquille. Mais nous, ta race, à qui tu permets les hauteurs du ciel, perdons nos navires (honteux !), trahis, à cause de la colère d’une seule personne, et tenus loin des côtes d’Italie. Est-ce la récompense de la vertu ? Est-ce ainsi que tu restaures notre règne ? » Le père des hommes et des dieux, lui sourit avec ce regard avec lequel il dégage le ciel des tempêtes, embrassa les lèvres de sa fille, puis dit ceci :

La supplique de Vénus est un moment dramatique, contrastant la souffrance des Troyens avec le succès d’autres héros comme Anténor. Elle remet en question la justice de leur sort, compte tenu de leur importance prédestinée.

Livre I:257-296 La prophétie de Jupiter

« Ne crains pas, Cythérée, le sort de ton enfant demeure inchangé : Tu verras la ville de Lavinium, et les murs que j’ai promis, et tu élèveras le magnanime Énée haut, vers le ciel étoilé : Aucune pensée n’a changé mon esprit. Ce fils à toi (car ce trouble me ronge le cœur, je vais parler, et dérouler le rouleau secret du destin) mènera une puissante guerre en Italie, détruira des peuples fiers, et établira des lois, et des murs de ville, pour ses guerriers, jusqu’à ce qu’un troisième été voie son règne au Latium, et que trois camps d’hiver passent depuis que les Rutules furent battus. Mais le jeune Ascagne, surnommé Iule maintenant (Il était Ile tant que le royaume Ilian était une réalité) accomplira impérialement trente grands cercles des mois qui tournent, et transférera son trône de son site à Lavinium, et puissant en pouvoir, construira les murs d’Albe la Longue. Ici les rois de la race d’Hector règneront maintenant pendant trois cents années complètes, jusqu’à ce qu’une prêtresse royale, Ilia, enceinte, enfante des jumeaux à Mars. Alors Romulus fera progresser la race, fier de la peau fauve de sa nourrice la louve, et fondera les murs de Mars, et appellera le peuple Romains, de son propre nom. Je n’ai fixé aucune limite ni durée à leurs possessions : je leur ai donné un empire sans fin. Bien plus, la dure Junon qui tourmente maintenant la terre, la mer et le ciel de peur, répondra à un meilleur jugement, et favorisera les Romains, maîtres du monde, et peuple de la toge, avec moi. Ainsi est décrété. Un temps viendra, au fil des ans, où la maison Troyenne d’Assaracus réduira la Phthie en esclavage, et sera maîtresse d’Argos vaincue. De cette source glorieuse naîtra un César Troyen, qui bornera l’empire par l’Océan, sa renommée par les étoiles, Auguste, un Julien, son nom descendant du grand Iule. Toi, n’étant plus anxieuse, tu le recevras un jour au ciel, chargé des dépouilles Orientales : il sera appelé dans les prières. Alors, les guerres abandonnées, les âges durs s’adouciront : la Confiance aux cheveux blancs, et Vesta, Quirinus avec son frère Remus feront les lois : les portes de la Guerre, sinistres de fer, et étroites par des barres, seront fermées : à l’intérieur la Rage impie rugira effrayamment de sa gueule sanglante, assise sur des armes sauvages, les mains liées derrière le dos, par cent nœuds de bronze. »

La prophétie de Jupiter est sans doute le passage le plus politiquement significatif du Livre I. Il expose toute la lignée d’Énée à la fondation de Rome par Romulus, et, surtout, étend la prophétie au règne d’Auguste, louant ses futurs accomplissements et dépeignant une ère à venir de paix et d’ordre sous la domination Romaine. Ce lien explicite avec Auguste sert le dessein de Virgile de légitimer et de glorifier l’Empereur et son nouveau régime. La vision des Portes de la Guerre fermées et de la Fureur ligotée offre une image puissante de la paix Romaine (Pax Romana). La traduction de Kline livre cette prophétie cruciale clairement, rendant son poids historique et politique apparent.

Vénus guide Énée à Carthage

Suite à la réassurance de Jupiter, Vénus prend des mesures pour s’assurer qu’Énée reçoive un accueil hospitalier à Carthage. Elle envoie Mercure influencer Didon et les Tyriens, puis apparaît elle-même à Énée déguisée.

Livre I:297-371 Vénus parle à Énée

Cela dit, il envoie Mercure, fils de Maïa, du ciel, afin que le pays et les places fortes de cette nouvelle Carthage s’ouvrent aux Troyens, en tant qu’invités, et que Didon, ignorant du destin, ne les retienne pas de son territoire. Il vole dans l’air d’un battement d’ailes puissantes et atterrit rapidement sur le rivage Libyen. Et bientôt fait comme commandé, et les Phéniciens mettent de côté leurs instincts sauvages, par la volonté du dieu : la reine adopte par-dessus tout des sentiments calmes, et des pensées aimables, envers les Troyens. Mais Énée, le vertueux, réfléchissant toute la nuit, décide, dès l’apparition de l’aube bienveillante, de sortir explorer le lieu, de découvrir sur quelles côtes il est arrivé, par le vent, à qui elles appartiennent (puisqu’il voit un désert) à l’homme ou à la bête, et de rapporter les détails à ses amis. Il dissimule les bateaux dans les bois surplombants sous une falaise arquée, entourée d’arbres et d’ombres feuillues : accompagné seulement d’Achate, il part, brandissant deux lances à larges lames dans sa main. Sa mère le rencontra elle-même, parmi les arbres, avec le visage et l’apparence d’une vierge, et les armes d’une vierge, une fille Spartiate, ou telle qu’Harpalyce de Thrace, qui fatigue les chevaux, et surpasse l’Hèbre ailé en vol. Car elle avait suspendu son arc de ses épaules, prêt, comme une chasseresse, et lâché ses cheveux au vent pour qu’ils se dispersent, les genoux nus, et sa tunique flottante nouée. Et elle cria d’abord : « Bonjour, jeunes gens, dites-moi, si vous avez vu par hasard ma sœur errer ici, portant un carquois, et la peau d’un lynx tacheté, ou criant, chaude sur la trace d’un sanglier baveux ? » Ainsi Vénus : et ainsi le fils de Vénus commença en réponse : « Je n’ai vu ni entendu aucune de tes sœurs, ô Vierge – ou comment devrais-je te nommer ? Puisque ton apparence n’est pas mortelle et ta voix est plus qu’humaine : oh, une déesse assurément ! Ou la sœur de Phoebus ? Ou l’une de la race des Nymphes ? Sois bonne, qui que tu sois, et allège notre peine, et dis-nous seulement sous quel ciel nous sommes, et sur quelles côtes nous avons débarqué : nous sommes à la dérive ici, poussés par le vent et de vastes mers, ne sachant rien du peuple ni du pays : maintes sacrifices te tomberont aux autels, sous notre main. » Alors Vénus dit : « Je ne me crois pas digne de tels honneurs : c’est la coutume des jeunes filles Tyriennes de porter un carquois, et de lacer nos mollets haut, sur des bottes de chasse rouges. Vous voyez le royaume de Carthage, les Tyriens, la cité d’Agénor : mais bordée par les Libyens, un peuple formidable en guerre. Didon règne sur cet empire, ayant quitté Tyr, fuyant son frère. C’est une longue histoire d’injustice, avec de nombreux détours : mais je vais tracer les principaux chapitres de l’histoire. Sychée était son mari, le plus riche, en terres, des Phéniciens et aimé d’un grand amour par la malheureuse jeune fille, dont le père la lui donna vierge, et les maria avec grande solennité. Mais son frère Pygmalion, sauvage en méchanceté au-delà de tous les autres, détenait le royaume de Tyr. La folie s’interposa entre eux. Le roi, aveuglé par l’avidité de l’or, tua le méfiant Sychée, secrètement, avec un couteau, impie, devant les autels, indifférent aux affections de sa sœur. Il dissimula ses actions pendant un temps, trompa la jeune fille éprise, avec de vains espoirs, et de nombreuses prétentions malfaisantes. Mais le fantôme de son mari non enterré lui apparut en rêve : levant sa tête pâle d’une étrange manière, il mit à nu la cruauté aux autels, et son cœur percé par le couteau, et dévoila toute la méchanceté secrète de cette maison. Puis il l’exhorta à partir rapidement et à abandonner son pays, et, pour l’aider dans son voyage, révéla un trésor ancien sous la terre, un poids inconnu d’or et d’argent. Secouée par tout cela, Didon prépara sa fuite et celle de ses amis. Ceux qui haïssaient férocement le tyran ou craignaient amèrement, se rassemblèrent : ils saisirent quelques navires qui par chance étaient prêts, et chargèrent l’or : les richesses de Pygmalion l’avide sont transportées outre-mer : une femme mène l’entreprise. Ils vinrent en ce lieu, et achetèrent des terres, où vous voyez maintenant les vastes murs, et la forteresse renaissante, de la nouvelle Carthage, autant qu’ils purent en enfermer avec les lanières de peau d’un seul taureau, et de là ils l’appelèrent Byrsa. Mais qui êtes-vous alors ? De quelles côtes venez-vous ? Quel chemin prenez-vous ? » Il soupira alors qu’elle l’interrogeait, et tirant les mots du plus profond de son cœur il répondit :

Le déguisement de Vénus en chasseresse est un motif courant, permettant une interaction divine dans un contexte apparemment mortel. Sa description de l’histoire de Didon fournit un arrière-plan crucial pour la reine Carthaginoise, soulignant son propre passé tragique impliquant trahison et perte, qui résonnera ironiquement profondément avec l’histoire d’Énée. Kline gère le dialogue naturellement, capturant la révérence d’Énée pour la déesse perçue.

Livre I:372-417 Elle le dirige vers le palais de Didon

Énée reconnaissant Vénus alors qu'elle disparaît dans un nuage, Giovanni Domenico TiepoloÉnée reconnaissant Vénus alors qu'elle disparaît dans un nuage, Giovanni Domenico Tiepolo« Ô déesse, si je devais commencer mon récit au tout début, et que tu avais le temps d’entendre l’histoire de nos malheurs, Vesper aurait enfermé le jour dans les cieux clos. Une tempête nous a poussés à l’improviste sur les côtes de Libye, naviguant sur les nombreuses mers depuis l’ancienne Troie, si par hasard le nom de Troie est parvenu à tes oreilles. Je suis cet Énée, le vertueux, qui porte mes dieux pénates dans mon navire avec moi, les ayant arrachés à l’ennemi, mon nom est connu au-delà du ciel. Je cherche ma patrie l’Italie, et un peuple né de Jupiter en haut lieu. Je m’embarquai sur la mer Phrygienne avec vingt navires, suivant mon destin donné, ma mère, une déesse, montrant le chemin : à peine sept sont restés, arrachés au vent et aux vagues. Je erre moi-même, démuni et inconnu, dans le désert Libyen, chassé d’Europe et d’Asie. » Vénus n’attendit pas de nouvelle plainte mais l’interrompit ainsi dans sa lamentation : « Qui que tu sois, je ne pense pas que tu respires l’air de la vie tout en étant haï des dieux, toi qui as atteint une ville de Tyr. Continue seulement à partir d’ici, et rends-toi au seuil de la reine, car je t’apporte la nouvelle que tes amis sont rétablis, et tes navires rappelés, poussés en sécurité par les vents changeants, à moins que mes parents ne m’aient enseigné de fausses prophéties, en vain. Vois, ces douze cygnes en ligne triomphante, qu’un aigle, l’oiseau de Jupiter, fondant du ciel, troublait dans le ciel clair : maintenant, en longue file, ils semblent s’être posés, ou regarder maintenant ceux qui sont déjà posés. Alors que, revenant, leurs ailes battent en jouant, et qu’ils tournent autour du zénith en foule, et donnent leur cri, ainsi tes navires et ton peuple sont au port, ou près de son entrée à pleines voiles. Continue seulement, tourne tes pas où le chemin te mène. » Elle parla, et se détournant elle refléta la lumière de son cou teinté de rose, et exhala un parfum divin de ses cheveux ambrosiaux : ses robes traînaient jusqu’à ses pieds, et, dans sa démarche, la montraient vraie déesse. Il reconnut sa mère, et alors qu’elle disparaissait la suivit de sa voix : « Toi aussi tu es cruelle, pourquoi tourmentes-tu ton fils avec de faux fantômes ? Pourquoi ne m’est-il pas permis de joindre main à main, et de parler et d’entendre des paroles vraies ? » Ainsi l’accuse-t-il, et tourne ses pas vers la ville. Mais Vénus les voila d’une brume sombre alors qu’ils marchaient, et, en déesse, étendit un épais voile de nuages autour d’eux, afin que personne ne puisse les voir, ni les toucher, ni les retarder, ni leur demander où ils allaient. Elle-même s’envole haut dans les airs, vers Paphos, et retourne à sa demeure avec délice, où son temple et ses cent autels fument d’encens Sabéen, fragrant de guirlandes fraîches.

Énée raconte son histoire abrégée, soulignant son identité (« Énée, le vertueux ») et sa mission divine (« Je cherche ma patrie l’Italie »). Vénus révèle ensuite un signe (les cygnes) indiquant la sécurité de ses navires perdus, renforçant l’idée que le destin, malgré les obstacles, les guide. Sa transformation soudaine de nouveau en forme divine souligne la frontière entre dieux et mortels. La frustration d’Énée face à son caractère insaisissable ajoute une touche de pathos humain à leur relation divine. La brume créée par Vénus est un procédé épique classique permettant un déplacement invisible. L’alt text de l’image « Énée reconnaissant Vénus alors qu’elle disparaît dans un nuage, Giovanni Domenico Tiepolo » décrit l’action centrale et le contexte.

Carthage et le temple de Junon

Énée et Achate, cachés par la brume, observent la ville naissante de Carthage. Ils sont émerveillés par son énergie, son organisation et sa construction rapide, un témoignage du leadership de Didon.

Livre I:418-463 Le temple de Junon

Pendant ce temps, ils ont emprunté la route que le chemin a révélée. Et bientôt ils gravirent la colline qui domine la ville, et regarde d’en haut les tours qui lui font face. Énée s’émerveille de la masse des bâtiments, autrefois des huttes, s’émerveille des portes, du bruit, des rues pavées. Les Tyriens zélés sont occupés, certains construisent des murs, et élèvent la citadelle, roulant des pierres à la main, certains choisissent l’emplacement d’une maison, et marquent un sillon : ils créent des magistrats et des lois, et un sénat sacré : ici certains creusent un port : d’autres posent les fondations profondes d’un théâtre, et taillent d’énormes colonnes dans la falaise, hauts ornements pour la future scène. Tout comme les abeilles au début de l’été accomplissent leurs tâches parmi les champs fleuris, au soleil, quand elles conduisent les jeunes adolescents de leur race, ou entassent les cellules de miel liquide, et les gonflent de doux nectar, ou reçoivent les fardeaux entrants, ou formant des lignes chassent le troupeau paresseux de faux-bourdons de leurs ruches : le travail brille, et le miel fragrant est doux de thym. « Ô fortunés ceux dont les murs s’élèvent déjà ! » s’écrie Énée, et il admire les sommets de la ville. Il entre parmi eux, voilé de brume (merveilleux à dire) et se mêle au peuple vu par personne. Il y avait un bosquet au centre de la ville, délicieux d’ombre, où les Phéniciens ballottés par les vagues et les tempêtes découvrirent pour la première fois la tête d’un cheval féroce, que la royale Junon leur montra : ainsi la race serait réputée dans la guerre, et riche en substance à travers les âges. Ici, la Sidonienne Didon établissait un grand temple à Junon, riche de dons et de présence divine, avec des entrées de bronze s’élevant des escaliers, et des poutres jointes de bronze, et des charnières grinçant sur des portes de bronze. Ici, dans le bosquet, quelque chose de nouveau apparut qui calma ses peurs pour la première fois, ici pour la première fois Énée osa espérer la sécurité, et mettre une plus grande confiance dans ses fortunes affligées. Pendant que, attendant la reine, dans le vaste temple, il regarde chaque chose : pendant qu’il s’émerveille de la richesse de la ville, de l’habileté de leur art, et des produits de leurs travaux, il voit les batailles de Troie dans leur ordre correct, la Guerre, connue par sa renommée dans le monde entier, les fils d’Atrée, de Priam, et Achille en colère contre les deux. Il s’arrêta, et dit, avec des larmes : « Quel est ce lieu, Achate, quelle région de la terre n’est pas pleine de nos épreuves ? Vois, Priam ! Ici aussi la vertu a sa récompense, ici aussi il y a des larmes pour les événements, et les choses mortelles touchent le cœur. Perds tes peurs : cette renommée t’apportera du bien. »

Le simile comparant les Carthaginois à des abeilles occupées construisant leur ruche est un autre passage célèbre, soulignant la nature organisée et industrieuse du peuple de Didon et, par extension, offrant un parallèle subtil aux futurs bâtisseurs de l’État romain. La dédicace d’un temple à Junon est ironique, compte tenu de son hostilité envers Énée, mais signifie l’allégeance de Carthage à la déesse qui opposera plus tard les deux villes. À l’intérieur du temple, Énée trouve des fresques représentant la guerre de Troie. Ce moment est profondément émouvant. Voir les scènes familières de souffrance et d’héroïsme de son passé permet à Énée de ressentir un lien avec l’expérience humaine de la tristesse et valide ses propres luttes en les voyant élevées au rang d’art. L’expression « les choses mortelles touchent le cœur » (sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt) est l’une des lignes les plus citées de l’Énéide, exprimant la vulnérabilité partagée et l’empathie qui découle de la reconnaissance de la souffrance. Cette vision donne à Énée l’espoir d’être parmi des gens qui comprennent et pourraient offrir de la compassion.

Livre I:464-493 La frise

Ainsi parle-t-il, et nourrit son esprit de la frise inconsistante, soupirant souvent, et son visage mouillé des larmes qui coulent. Car il vit comment, ici, les Grecs fuyaient, alors qu’ils combattaient autour de Troie, poursuivis par la jeunesse Troyenne, et, là, les Troyens fuyaient, Achille empanaché les pressant de près dans son char. Non loin de là, à travers ses larmes, il reconnaît les tentes blanchies de Rhésus, que le Diomède ensanglanté, fils de Tydée, a ravagées avec grand carnage, trahis dans leur premier sommeil, détournant les chevaux fougueux vers son camp, avant qu’ils ne puissent manger du fourrage Troyen, ou boire du fleuve Xanthos. Ailleurs Troïle, ses armes abandonnées dans la fuite, malheureux garçon, inégalement assorti dans sa bataille avec Achille, est traîné par ses chevaux, s’accrochant face vers le haut au char vide, tenant encore les rênes : son cou et ses cheveux traînant sur le sol, et sa lance inversée sillonnant la poussière. Pendant ce temps, les femmes Troyennes aux cheveux défaits, marchaient vers le temple de Pallas l’injuste portant la robe sacrée, pleurant humblement, et se frappant la poitrine de leurs mains. La déesse était détournée, ses yeux fixés au sol. Trois fois Achille avait traîné Hector autour des murs de Troie, et maintenant il vendait le cadavre inanimé pour de l’or. Alors Énée pousse vraiment un profond soupir, du fond de son cœur, tandis qu’il contemple les dépouilles, le char, le corps même de son ami, et Priam tendant ses mains guerrières. Il se reconnut lui-même, combattant les princes Grecs, et les rangs Éthiopiens et l’armure de Memnon le Noir. Penthesilée furieuse mène la file des Amazones, aux boucliers en croissant, et brille parmi ses milliers, sa ceinture dorée attachée sous ses seins exposés, une vierge guerrière osant combattre les hommes.

La description détaillée de la frise renforce le lien entre l’Énéide et les épopées Homériques. Des scènes de l’Iliade sont représentées, mettant Énée face à face avec la douleur et la gloire qu’il a vécues. Se voir parmi les guerriers est une reconnaissance de son propre statut épique. La traduction de Kline permet au lecteur de visualiser ces scènes avec vivacité, soulignant le pathos, la brutalité et l’héroïsme de la guerre. L’alt text de l’image « Énée pleure en contemplant une frise de temple représentant des scènes de la guerre de Troie, y compris ses luttes passées » reflète fidèlement le contenu de l’image et sa signification narrative.

L’arrivée de la reine Didon

Le point central du Livre I devient l’arrivée de la reine Didon. Sa description est royale et gracieuse, soulignant sa beauté, son leadership et sa faveur divine (comparée à Diane).

Livre I:494-519 L’arrivée de la reine Didon

Pendant que ces merveilleuses vues sont contemplées par le Troyen Énée, pendant qu’émerveillé il reste suspendu, ravi, le regard fixe, la reine Didon, d’une forme des plus belles, atteignit le temple, accompagnée d’une grande foule de jeunes gens. Tout comme Diane conduit sa troupe dansante sur les rives de l’Eurotas, ou le long des crêtes de Cynthus, et, la suivant, un millier de nymphes des montagnes se rassemblent de chaque côté : et elle porte un carquois sur son épaule, et surpasse toutes les autres déesses en marchant : et le délice saisit le cœur silencieux de sa mère Latone : telle était Didon, ainsi elle se portait, joyeusement, parmi eux, faisant progresser l’œuvre, et son royaume naissant. Puis, entourée d’armes, et reposant sur un haut trône, elle prit place, à l’entrée de la déesse, sous la voûte centrale. Elle donnait des lois et des statuts au peuple, et partageait le travail des ouvriers en justes proportions, ou l’attribuait par tirage au sort : quand Énée vit soudainement Antheus, et Sergestus, et le brave Cloanthus, approchant, parmi une grande foule, avec d’autres Troyens que les noirs nuages d’orage avaient dispersés sur la mer et emportés loin vers d’autres rivages. Il fut stupéfait, et Achate fut aussi stupéfait de joie et de peur : ils brûlaient d’impatience de se serrer la main, mais l’événement inattendu troubla leurs esprits. Ils restent cachés et, voilés dans la brume profonde, ils observent ce qui arrive à leurs amis, sur quelle côte ils ont laissé la flotte, et pourquoi ils sont ici : les élus de chaque navire venaient implorer faveur, et se dirigeaient vers le temple au milieu des clameurs.

La description de Didon distribuant les lois l’établit comme une dirigeante capable et juste, un contrepoint tragique à Énée dont le devoir le contraindra finalement à la quitter. La vue inattendue de ses camarades disparus est un moment d’émotion intense pour Énée, piégé derrière la brume et incapable de se révéler. Cela crée un suspense en vue de leur réunion.

Les Troyens font appel à Didon

Ilionée, parlant au nom des Troyens naufragés, fait appel à Didon pour son hospitalité. Il raconte leurs malheurs et demande la permission de réparer leurs navires ou, si Énée est perdu, de naviguer vers la Sicile.

Livre I:520-560 Ilionée lui demande de l’aide

Lorsqu’ils furent entrés, et que la liberté de parler en personne leur fut accordée, Ilionée, l’aîné, commença calmement : « Ô reine, à qui Jupiter accorde le droit de fonder une nouvelle ville, et de maîtriser les tribus fières par ta justice, nous, malheureux Troyens, poussés par les vents sur toutes les mers, te supplions : éloigne la terreur du feu de nos navires, épargne une race vertueuse et regarde plus favorablement notre sort. Nous ne sommes pas venus pour dépouiller les foyers Libyens par l’épée, ni pour emporter le butin volé sur le rivage : cette violence n’est pas dans nos esprits, les vaincus n’ont pas une telle fierté. Il y a un endroit appelé Hespérie par les Grecs, une terre antique, forte en hommes, au sol riche : là vivaient les Œnotriens : maintenant la rumeur dit qu’un peuple plus tardif l’a appelée Italie, d’après leur chef. Nous avions mis le cap sur ce lieu quand le tempestueux Orion, se levant avec la marée, nous a portés sur des bas-fonds cachés, et les vents féroces nous ont dispersés au loin, avec la déferlante accablante, sur les vagues parmi des rochers inhabitables : nous, quelques-uns, avons échoué ici sur vos côtes. Quelle est cette race d’hommes ? Quel pays est si barbare pour permettre cette coutume, que l’hospitalité des sables nous est refusée ? Ils déclenchent la guerre, et nous empêchent de prendre pied sur la terre ferme. Si vous méprisez la race humaine et les armes mortelles, croyez tout de même que les dieux se souviennent du droit et du tort. Énée était notre roi, personne de plus juste que lui dans son devoir, ni de plus grand à la guerre et en armes. Si le destin protège encore l’homme, s’il jouit encore de l’air éthéré, s’il ne repose pas encore parmi les ombres cruelles, il n’y a rien à craindre, et vous ne regretteriez pas de rivaliser avec lui d’abord en gentillesse. Puis il y a aussi des villes et des champs dans la région de Sicile, et le célèbre Aceste, de sang Troyen. Permettez-nous d’échouer notre flotte, endommagée par les tempêtes, et de couper des planches dans les arbres, et de façonner des rames, afin que si notre roi est rétabli et que nos amis sont retrouvés, nous puissions nous diriger vers l’Italie, chercher joyeusement l’Italie et le Latium : et si notre sauveur est perdu, et que les mers Libyennes vous retiennent, très vertueux père de Troie, s’il ne reste plus aucun espoir d’Iule, que nous cherchions les détroits Siciliens, d’où nous avons été chassés, et le foyer préparé pour nous, et un roi, Aceste. » Ainsi parla Ilionée : et tous les Troyens crièrent d’une seule voix.

Ilionée souligne la vertu des Troyens (race pieuse) et la réputation d’Énée en matière de justice et de puissance, même s’il est présumé perdu. Ce discours sert à présenter le caractère et la mission d’Énée à Didon du point de vue de ses fidèles partisans. Le rendu de Kline est direct et formel, adapté au ton diplomatique de l’appel.

L’accueil généreux de Didon et Énée se révèle

Didon répond avec une compassion et une générosité immédiates, reconnaissant la renommée des Troyens et leur souffrance. Elle leur offre un refuge, des ressources, et même la possibilité de s’installer à Carthage comme égaux.

Livre I:561-585 Didon accueille les Troyens

Puis, Didon, parla brièvement, les yeux baissés : « Troyens, libérez vos cœurs de la peur : dissipez vos soucis. Les événements difficiles et la nouveauté du royaume me forcent à agir ainsi, et à protéger mes frontières de gardes de tous côtés. Qui ne connaît pas la race d’Énée, et la cité de Troie, la bravoure, les hommes, ou un si grand embrasement de guerre, en vérité, nous les Phéniciens n’avons pas des cœurs insensibles, le soleil n’attelle pas ses chevaux si loin de cette ville Tyrienne. Que vous optiez pour la puissante Hespérie, et les champs de Saturne, ou le sommet d’Éryx, et Aceste pour roi, je veillerai à ce que vous soyez escortés en toute sécurité, et je vous aiderai avec mes richesses. Ou désirez-vous vous installer ici avec moi, en égaux dans mon royaume ? La ville que je construis est vôtre : échouez vos navires : Troyens et Tyriens seront traités par moi sans distinction. Je souhaiterais que votre roi Énée lui-même fût ici, poussé par cette même tempête ! En effet, j’enverrai des hommes fiables le long de la côte, et leur ordonnerai de parcourir toute la Libye, au cas où il aurait échoué, et errerait dans les bois et les villes. » Le brave Achate, et notre ancêtre Énée, leurs esprits relevés par ces mots, brûlaient de se libérer de la brume. Achate fut le premier à parler, disant à Énée : « Fils de la déesse, quelle intention surgit dans ton esprit ? Tu vois que tout est sûr, la flotte et nos amis nous ont été rendus. Un seul manque, que nous avons vu plongé dans les vagues : tout le reste est en accord avec les paroles de ta mère. »

La noble réponse de Didon est essentielle à son personnage et à la tragédie qui se déroule. Ses paroles sont pleines d’empathie et offrent aux Troyens tout ce dont ils ont besoin. C’est le sommet de l’hospitalité et établit une norme qu’Énée, lié par le destin, devra finalement violer. Énée et Achate, entendant cela, sont impatients de se révéler.

Livre I:586-612 Énée se fait connaître

Énée se révèle après la dissipation de la brume, apparaissant divin alors qu'il salue Didon et ses compagnons Troyens réunis à Carthage, Nicolas VerkolyeÉnée se révèle après la dissipation de la brume, apparaissant divin alors qu'il salue Didon et ses compagnons Troyens réunis à Carthage, Nicolas VerkolyeIl avait à peine parlé que la brume qui les entourait se dissipa soudainement, et disparut dans l’air clair. Énée se tenait là, brillant dans la lumière du jour, comme un dieu par ses épaules et son visage : car sa mère avait elle-même conféré à son fils la beauté de ses cheveux, un éclat de jeunesse, et un charme joyeux à ses yeux : comme la gloire que l’art peut donner à l’ivoire, ou comme lorsque l’argent, ou le marbre de Paros, est entouré d’or. Puis il s’adressa à la reine, soudainement, les surprenant tous, disant : « Je suis ici en personne, Énée le Troyen, celui que vous cherchez, sauvé des vagues Libyennes. Ô Didon, il n’est pas en notre pouvoir, ni en celui de notre race Troyenne, où qu’elle se trouve, dispersée à travers le vaste monde, de vous remercier suffisamment, vous qui seule avez pitié des misères indicibles de Troie, et partagez votre ville et votre foyer avec nous, le reste laissé par les Grecs, fatigués par tous les malheurs, sur terre et sur mer, et manquant de tout. Puissent les dieux, et l’esprit lui-même conscient du droit, vous apporter une juste récompense, si les dieux respectent les vertueux, s’il y a justice quelque part. Quel âge heureux vous a donné naissance ? Quels parents ont produit un tel enfant ? Votre honneur, votre nom et votre louange dureront éternellement, quelles que soient les terres qui m’appellent, tant que les fleuves couleront vers la mer, tant que les ombres traverseront les pentes des montagnes, tant que le ciel nourrira les étoiles. » Ayant ainsi parlé, il saisit la main droite de son ami Ilionée, la gauche de Sergestus, puis d’autres, le brave Gyas et le brave Cloanthe.

L’apparition dramatique d’Énée, rehaussée par le toucher divin de Vénus, souligne sa stature héroïque. Son discours est plein de gratitude, reconnaissant l’immense gentillesse de Didon et louant sa vertu, invoquant les dieux pour la récompenser. C’est un moment d’espoir et de soulagement, le point culminant de la crise immédiate présentée par la tempête. Le simile comparant la beauté rehaussée d’Énée à de l’ivoire ou du marbre décoré souligne sa perfection esthétique, digne d’un héros épique. L’alt text de l’image « Énée se révèle après la dissipation de la brume, apparaissant divin alors qu’il salue Didon et ses compagnons Troyens réunis à Carthage, Nicolas Verkolye » capture le moment de la révélation.

Didon reçoit Énée

Didon est stupéfaite et ravie de rencontrer le célèbre Énée. Son hospitalité se poursuit alors qu’elle l’accueille, lui et ses hommes, dans son palais pour un festin.

Livre I:613-656 Didon reçoit Énée

La Sidonienne Didon fut d’abord émerveillée par l’apparence du héros puis par ses grands malheurs, et elle parla, disant : « Fils d’une déesse, quel destin te poursuit à travers tous ces dangers ? Quelle force te pousse vers ces côtes barbares ? Es-tu vraiment cet Énée que la bienveillante Vénus a enfanté à Anchise Troyen, près des eaux du Simoïs Phrygien ? En vérité, je me souviens moi-même de Teucer venant à Sidon, exilé des frontières de son pays, cherchant un nouveau royaume avec l’aide de Bélus : Bélus, mon père, ravageait la riche Chypre, et, en vainqueur, la détenait par son autorité. Depuis lors, la chute de la cité Troyenne m’est connue, et ton nom, et ceux des rois Grecs. Même leur ennemi accorda de grands éloges aux Teucriens, affirmant qu’ils étaient nés de l’antique souche Teucrienne. Alors viens, jeunes seigneurs, et entrez dans notre palais. La Fortune, me poursuivant aussi, à travers de nombreuses épreuves similaires, a voulu que je trouve enfin la paix dans cette terre. N’étant pas inconnue du mal, j’ai appris à aider les malheureux. » Ainsi parle-t-elle, et conduit Énée dans la maison royale, et proclame aussi, des offrandes aux temples des dieux. Elle envoie pas moins de vingt taureaux à ses amis sur le rivage, et cent de ses plus gros porcs aux dos hérissés, cent agneaux gras avec les brebis, et des dons joyeux de vin, mais l’intérieur du palais est aménagé avec un luxe royal, et ils préparent un festin au centre du palais : couvertures habilement travaillées en pourpre princière, argenterie massive sur les tables, et les actes héroïques de ses ancêtres gravés en or, une longue série d’exploits retracés à travers de nombreux héros, depuis les anciennes origines de son peuple. Énée envoie rapidement Achate aux navires pour porter la nouvelle à Ascagne (car l’amour d’un père ne laisse pas son esprit en repos) et l’amener à la ville : sur Ascagne sont fixés tous les soins d’un parent affectueux. Il lui commande d’apporter aussi des dons, arrachés aux ruines de Troie, une robe figurée rigide d’or, et une cape bordée d’acanthe jaune, portée par Hélène d’Argos, apportée de Mycènes quand elle navigua vers Troie et son mariage illégal, un merveilleux cadeau de sa mère Léda : et le sceptre qu’Ilionée, la fille aînée de Priam, portait autrefois, et un collier de perles, et un double diadème de joyaux et d’or. Achate, se hâtant d’exécuter ces ordres, prit son chemin vers les navires.

La célèbre phrase de Didon, « N’étant pas inconnue du mal, j’ai appris à aider les malheureux » (Haud ignara mali miseris succurrere disco), souligne son empathie née de sa propre souffrance passée. La description somptueuse de son palais et du festin met en évidence sa richesse et son statut, convenant à la reine d’une ville en pleine croissance. La pensée immédiate d’Énée pour son fils Ascagne souligne sa responsabilité paternelle, une autre facette de sa pietas. Les cadeaux qu’il envoie pour qu’Ascagne apporte sont significatifs, reliques de la Troie tombée et objets associés à Hélène, préfigurant l’interaction complexe du passé et du futur, de l’amour et du conflit.

L’intervention divine de Cupidon

Vénus, toujours préoccupée par l’interférence potentielle de Junon et souhaitant assurer le soutien inébranlable de Didon à Énée, conçoit un plan pour faire tomber Didon passionnément amoureuse de lui. Elle envoie Cupidon, déguisé en Ascagne, pour infecter Didon d’amour pendant le festin.

Livre I:657-694 Cupidon se fait passer pour Ascagne

Mais Vénus planifiait de nouvelles ruses et stratagèmes dans son cœur : comment Cupidon, changé d’apparence, pourrait arriver à la place du doux Ascagne, et éveiller la reine passionnée par ses dons, et entrelacer le feu dans ses os : véritablement elle craint la peu fiable de cette maison, et les Tyriens fourbes : Junon inflexible l’irrite, et ses soucis augmentent avec la tombée de la nuit. Ainsi elle parle ces mots à Cupidon ailé : « Mon fils, toi qui seul es ma grande force, mon pouvoir, un fils qui méprise les puissants foudres Typhoïens de Jupiter, je demande ton aide, et appelle humblement ta volonté divine. Il t’est connu comment Énée, ton frère, est poussé sur la mer, tout autour des côtes, par la haine de l’amère Junon, et tu as souvent souffert avec ma peine. La Phénicienne Didon le retient là, le retardant par la flatterie, et je crains ce qui pourrait advenir de l’hospitalité de Junon : à un tournant si critique des événements elle ne restera pas inactive. J’ai donc l’intention de tromper la reine par la ruse, et de l’encercler de passion, afin qu’aucune volonté divine ne puisse la sauver, mais qu’elle soit saisie, avec moi, par un profond amour pour Énée. Écoute maintenant mes pensées sur la façon dont tu peux y parvenir. Appelé par son cher père, l’enfant royal, ma plus grande préoccupation, se prépare à aller à la cité Sidonienne, portant des dons qui ont survécu à la mer, et aux flammes de Troie. Je l’endormirai et le cacherai dans mon sanctuaire sacré sur les hauteurs de Cythère ou d’Idalie, afin qu’il ne puisse rien savoir de mes tromperies, ni les interrompre à mi-chemin. Pour pas plus d’une seule nuit imite son apparence par l’art, et, étant toi-même un garçon, prends le visage connu d’un garçon, de sorte que lorsque Didon te prendra dans ses bras, joyeusement, au milieu du festin royal, et du vin qui coule, lorsqu’elle t’embrassera, et posera de doux baisers sur toi, tu lui souffleras un feu caché, la tromperas avec ton poison. » Cupidon obéit aux paroles de sa chère mère, met de côté ses ailes, et trotte en riant du pas d’Iule. Mais Vénus verse un doux sommeil sur les membres d’Ascagne, et le réchauffant dans sa poitrine, le porte, d’un pouvoir divin, aux hautes forêts d’Idalie, où la douce marjolaine le recouvre de fleurs, et le souffle de son ombre suave.

Cette manipulation divine introduit l’élément qui conduira à la fin tragique de Didon. Vénus agit par souci maternel et par méfiance envers Junon, mais ses actions outrepassent finalement le libre arbitre de Didon et la conduisent sur un chemin de destruction. La description de Cupidon abandonnant ses ailes et prenant la forme d’Ascagne est un détail poignant, soulignant l’innocence qu’il imite contrastant avec la force puissante et disruptive qu’il incarne. La traduction de Kline transmet l’anxiété de Vénus et son plan calculé.

Livre I:695-722 Cupidon trompe Didon

Maintenant, obéissant à ses ordres, se réjouissant d’avoir Achate comme guide, Cupidon s’en va portant les dons royaux pour les Tyriens. Quand il arrive, la reine s’est déjà installée au centre, sur son lit d’or sous des baldaquins royaux. Maintenant, notre ancêtre Énée et la jeunesse de Troie se rassemblent là, et s’allongent sur des étoffes de pourpre. Les serviteurs versent de l’eau sur leurs mains : servent le pain des paniers : et apportent des serviettes de tissu lisse. À l’intérieur, il y a cinquante servantes, en longue file, dont la tâche est de préparer le repas, et de s’occuper des feux de l’âtre : cent autres, et autant de pages de même âge, pour charger les tables de nourriture, et remplir les coupes. Et les Tyriens aussi sont rassemblés en foule dans les salles festives, convoqués pour s’allonger sur les lits brodés. Ils s’émerveillent des dons d’Énée, s’émerveillent d’Iule, de l’apparence brillante du dieu, et de ses paroles trompeuses, de la robe, et de la cape brodée d’acanthe jaune. L’infortunée Phénicienne par-dessus tout, vouée à une ruine future, ne peut apaiser ses sentiments, et prend feu en regardant, émue également par l’enfant et par les dons. Lui, ayant étreint le cou d’Énée, et rassasié le grand amour du père trompé, cherche la reine. Didon, s’accroche à lui avec ses yeux et avec son cœur, le prenant de temps en temps sur ses genoux, ignorant combien un grand dieu pénètre en elle, pour son malheur. Mais lui, se souvenant des souhaits de sa mère Cypriote, commence graduellement à effacer toute pensée de Sychée, et travaille à séduire son esprit, si longtemps inébranlé, et son cœur inhabituellement à l’amour, avec une passion vivante.

Cette section décrit froidement le travail de Cupidon. Alors que Didon embrasse le garçon qu’elle croit être Ascagne, elle est sans le savoir infectée par le « feu caché » de l’amour. La description d’elle « vouée à une ruine future » (miserae Dido, tantum infelicis ad unum) est un sombre présage, soulignant la direction tragique que prendra son histoire. Le contraste entre l’atmosphère festive et la manipulation divine invisible est dramatique. La traduction de Kline transmet efficacement la nature subtile et insidieuse du poison de Cupidon, soulignant la vulnérabilité de Didon.

Le festin et la requête de Didon

Le livre se termine par le festin royal dans le palais de Didon. L’atmosphère est initialement celle de la célébration et de l’hospitalité. De la musique est jouée, des toasts sont portés et des histoires sont attendues.

Livre I:723-756 Didon demande l’histoire d’Énée

À la première accalmie du festin, les tables furent débarrassées, et ils disposèrent de vastes coupes, et ornèrent le vin de guirlandes. Le bruit remplit le palais, et les voix s’élevèrent à travers les larges salles : de brillantes lampes pendaient des plafonds dorés, et des bougies flamboyantes chassèrent la nuit. Alors la reine demanda une coupe à boire, lourde d’or et de joyaux, que Bélus et toute la lignée de Bélus avaient l’habitude d’utiliser, et la remplit de vin. Alors les salles furent silencieuses. Elle parla : « Jupiter, puisque l’on dit que tu es celui qui établit les lois de l’hospitalité, que ce soit un jour heureux pour les Tyriens et ceux de Troie, et qu’il soit rappelé par nos enfants. Que Bacchus, le porteur de joie, et la bonne Junon soient présents, et vous, ô Phéniciens, rendez cette assemblée festive. » Elle parla et versa une offrande de vin sur la table, et après la libation fut la première à porter la coupe à ses lèvres, puis elle la donna à Bitias, le défiant : il vida vivement la coupe pleine, s’imprégnant de sa plénitude dorée, puis d’autres princes burent. Iolas, le chevelu, fit résonner sa lyre d’or, lui qu’enseigna le grand Atlas. Il chanta la lune errante et les travaux du soleil, d’où vinrent les hommes et les bêtes, et la pluie et le feu, d’Arcture, des Pluies Hyades, des deux Ourses : pourquoi les soleils d’hiver se précipitent pour se plonger dans la mer, et quel délai fait languir les nuits lentes. Les Tyriens redoublèrent leurs applaudissements, les Troyens aussi. Et l’infortunée Didon, elle aussi, passa la nuit en conversation, et but profondément de sa passion, demandant sans cesse des nouvelles de Priam et d’Hector : maintenant sur l’armure avec laquelle Memnon, fils de l’Aurore, vint à Troie, de quelle sorte étaient les chevaux de Diomède, quelle était la grandeur d’Achille. « Mais viens, mon hôte, raconte-nous depuis le début toute la ruse Grecque, les malheurs de tes hommes, et tes errances : puisque c’est maintenant le septième été qui t’amène ici, dans ton voyage, sur chaque terre et mer. » Fin du Livre I

Didon, déjà sous l’influence de Cupidon, est captivée par Énée et les histoires de Troie. Ses questions sur les héros de la guerre—Priam, Hector, Memnon, Diomède, Achille—montrent son intérêt pour le passé épique qu’Énée incarne. Sa dernière requête à Énée de raconter l’histoire de ses sept années d’errance prépare le terrain pour le récit rétrospectif des Livres II et III. Cette requête, alimentée par une passion naissante, est le pivot narratif qui fait avancer l’histoire, menant directement au déroulement de la tragédie. La traduction de Kline termine le livre par la requête cruciale de Didon, laissant le lecteur impatient d’entendre le récit d’Énée.

Conclusion : Le Livre I en traduction

La traduction du Livre I de l’Énéide par A. S. Kline offre un point d’entrée accessible dans cette œuvre monumentale. Bien que la traduction de la poésie épique, surtout du Latin, présente des défis uniques concernant le mètre, le style élevé et le contexte culturel, Kline opte pour un rendu clair, semblable à de la prose, qui privilégie la lisibilité et la compréhension directe du récit et des thèmes. Cette approche rend l’interaction complexe de l’intervention divine, de la souffrance humaine et du destin prédestiné immédiatement compréhensible pour le lecteur anglophone moderne.

Le Livre I établit avec succès les acteurs clés de l’Énéide, les conflits et le thème central : le voyage ardu mené par le destin et opposé par la colère divine, menant à la fondation de Rome. À travers la représentation de la colère implacable de Junon, de l’autorité de Neptune, de la vulnérabilité humaine et du leadership stoïque d’Énée, du soin manipulateur de Vénus, de l’essor industrieux de Carthage, et du destin tragique commençant à entrelacer Didon et Énée, Virgile pose les bases de toute l’épopée. Analyser la poésie de l’Énéide en traduction, telle que la version de Kline, nous permet d’apprécier non seulement la narration intemporelle de Virgile et ses profondes introspections sur les royaumes humains et divins, mais aussi le rôle du traducteur pour maintenir ces mots anciens vibrants et significatifs pour les nouvelles générations de lecteurs. Le Livre I nous laisse en suspens, anticipant le récit d’Énée sur la chute de Troie et ses errances ultérieures, entraînés dans l’épopée qui se déroule par la puissance de son récit et les figures captivantes en son cœur.