Poésie du malaise : l’œuvre « Normal Distance » d’Elisa Gabbert

Le recueil Normal Distance d’Elisa Gabbert n’est pas un recueil de poèmes ordinaire. C’est un ouvrage imprégné des angoisses des années 2020, une époque où la « normalité » semble perpétuellement hors d’atteinte. Cette « poésie du malaise », comme certains pourraient l’appeler, explore les difficultés quotidiennes de l’existence, la mélancolie qui imprègne nos vies et le courant sous-jacent constant de mauvaises nouvelles qui façonne notre réalité. Mais elle le fait avec une clarté et un esprit remarquables, offrant non pas le désespoir, mais une compréhension partagée de notre situation collective.

Les poèmes de Gabbert explorent les « culs-de-sac dans l’abîme », les impasses que nous rencontrons dans nos routines quotidiennes. L’apparemment banal devient une source de contemplation, révélant les angoisses et les incertitudes qui mijotent sous la surface. « Chaque année, lorsque les tilleuls fleurissent, je pense à l’année / où les tilleuls n’ont pas fleuri », écrit-elle, soulignant comment l’ordinaire peut s’imprégner d’un sentiment de malaise, un rappel de la fragilité de la normalité. Les poèmes résonnent d’un désespoir tranquille, d’un sentiment d’être coincé au troisième but, les buts remplis, attendant une résolution qui n’arrive jamais tout à fait.

Un désespoir enjoué et une impertinence pragmatique

Malgré les nuances mélancoliques, la poésie de Gabbert n’est pas dénuée d’humour. Sa « clairvoyance imperturbable et son impertinence pragmatique », comme le souligne Graham Foust, transparaissent, offrant un commentaire ironique sur l’absurdité de tout cela. Les poèmes reconnaissent le poids du monde, le barrage constant de mauvaises nouvelles, mais ils trouvent aussi un moyen de rire de l’absurdité, de trouver de l’humour dans l’obscurité. Ce désespoir enjoué permet aux poèmes de résonner auprès des lecteurs qui reconnaissent les mêmes luttes dans leur propre vie.

Souffrance, ennui et quête de sens

Normal Distance ne craint pas les thèmes difficiles. La souffrance, sous ses diverses formes, imprègne le recueil. Gabbert explore la tendance humaine à la fois à nier et à être accro à la souffrance, la reconnaissant comme une partie inévitable de la condition humaine. Elle désigne même l’ennui comme une forme de souffrance, un état d’être si omniprésent qu’il menace de nous consumer. « Le secret de l’immortalité est l’ennui. Si vous vous ennuyez suffisamment, vous ne mourrez jamais », écrit-elle, une affirmation à la fois sombrement humoristique et profondément perspicace.

La sagesse de l’indécision et le pouvoir du désir

Les poèmes de Gabbert embrassent l’indécision, un état d’être qui semble particulièrement pertinent à notre époque. « Tout m’en rappelle, mais je ne sais pas ce que “c’est” », écrit-elle, capturant le sentiment d’être entouré d’angoisses et d’incertitudes sans comprendre clairement leur source. Cette indécision n’est pas présentée comme une faiblesse, mais plutôt comme un reflet des complexités de la vie. Elle explore également le pouvoir du désir, le reconnaissant à la fois comme une force motrice et une barrière potentielle. « Ce qu’il veut, c’est le désir. / Une barrière pour traverser / le gouffre du jour », observe-t-elle, soulignant la relation complexe entre nos désirs et notre capacité à naviguer les défis de l’existence quotidienne.

Une solidarité partagée et une conversation enflammée

En fin de compte, Normal Distance offre un sentiment de solidarité. Les poèmes de Gabbert nous invitent à reconnaître notre expérience humaine commune, à reconnaître les angoisses et les incertitudes qui nous relient. Le recueil suscite une « conversation enflammée vers la philosophie », comme le note Bianca Stone, nous encourageant à nous attaquer aux grandes questions sur la vie, le sens et notre place dans l’univers. Grâce à un langage précis, un questionnement ludique et des observations sages, Gabbert crée un recueil à la fois stimulant et profondément émouvant, une « poésie du malaise » qui offre une lueur d’espoir dans la reconnaissance partagée de notre condition humaine.