Dans un monde saturé de divers moyens de narration, des séries romanesques tentaculaires aux scénarios captivants, on pourrait s’interroger sur la pertinence de la poésie. Pourquoi choisir cette forme d’art apparemment niche alors que d’autres avenues promettent un attrait plus large ? Cette question résonne profondément, surtout alors que je me lance dans l’écriture de ma propre épopée, Les Chants anglais, dans la forme exigeante de la terza rima. Tandis que mon fils explore les épopées modernes dans les animés et la télévision, je crois que la poésie conserve un pouvoir puissant, souvent inexploité, et j’encourage chacun à explorer ses profondeurs.
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L’attrait de la poésie : au-delà de la tradition
Mon choix de la poésie n’est pas uniquement motivé par la tradition, bien que l’écho de la Divine Comédie de Dante, également écrite en terza rima, influence certainement ma propre épopée. Les Chants anglais peuvent être interprétés comme une continuation de cette lignée littéraire, tout comme l’Énéide de Virgile s’appuie sur l’Iliade et l’Odyssée d’Homère. Chaque œuvre dialogue avec ses prédécesseurs, réinterprétant parfois leurs thèmes. De plus, la terza rima reste relativement inexplorée dans la poésie narrative anglaise, offrant une toile unique pour la narration. Comme je l’ai noté dans l’introduction de mon recueil Divines Comédies :
« L’exemple et l’utilisation les plus célèbres de la terza rima sont peut-être Le Triomphe de la vie de Shelley, qui est curieusement inachevé. En particulier, j’ai réalisé que la forme me fournissait la clé pour créer un récit captivant : le vers blanc est excellent pour la narration, mais Milton l’a fait. La deuxième plus grande épopée en langue anglaise ? La Reine des fées de Spenser, mais la strophe spensérienne à des fins narratives est lourde et lente, relativement parlant, et se prête à de magnifiques images (ainsi La Veille de Sainte-Agnès de Keats exploite la forme de manière superbe – c’est un récit, mais d’un genre riche et statique). Mais peut-être que la terza rima pourrait fournir la forme nécessaire pour soutenir le long poème. »
Le pouvoir de la beauté dans un monde déconstruit
Au-delà de la tradition se trouve une raison plus profonde d’embrasser la poésie : sa beauté intrinsèque. Dans notre monde moderne, nous assistons à une déconstruction omniprésente de la beauté, du rejet des valeurs spirituelles à la priorisation du profit sur le mérite artistique. Cela se traduit souvent par une existence morose pour beaucoup, marquée par des taux croissants de dépression, de suicide et de dépendance. Les gens s’accrochent à des tendances éphémères et à des voix bruyantes, cherchant désespérément un sens dans un monde qui en est de plus en plus dépourvu.
Ce désarroi sociétal découle, en partie, des fausses promesses de la laïcité. On nous dit que nous n’avons pas besoin de conseils extérieurs, que nous sommes les seuls arbitres de nos valeurs et de notre but. Cette divinité autoproclamée fait écho à l’orgueil de la Tour de Babel, menant à la fragmentation et à la confusion. Nous existons dans un état de transmission constante, mais de communication minimale, chacun piégé dans une chambre d’écho solipsiste.
De même, la foi aveugle en la technologie comme panacée à tous les maux nous a, ironiquement, rapprochés de la catastrophe environnementale et nous a encore plus éloignés du monde naturel. Bien que la technologie ait ses mérites, son culte idolâtre favorise une dangereuse illusion de progrès sans fin vers un avenir utopique. Les cultures anciennes, à l’inverse, envisageaient un déclin à partir d’un âge d’or, une régression vers un âge de fer.
La poésie comme contrepoint à la laideur
Cet utilitarisme séculier s’accompagne d’une laideur omniprésente, visible dans tout, de l’architecture à la littérature. La poésie moderne est souvent dépouillée de forme et de beauté, mais louée pour être « crue », « sans faille » ou « audacieuse », comme si la négativité seule constituait un mérite artistique. Bien que la laideur et l’horreur aient leur place, elles doivent être intégrées dans un ensemble plus vaste et significatif. Cette tendance s’étend à d’autres formes d’art, où des boucles électroniques simplistes remplacent des compositions musicales complexes.
Il y a, bien sûr, des exceptions à ces observations. Des musiciens comme Mumford & Sons, incorporant des allusions littéraires dans leur travail, et des auteurs comme David Hartley, expérimentant le pentamètre iambique dans des nouvelles, offrent des aperçus d’innovation artistique et de beauté. Cependant, celles-ci restent des exceptions dans un paysage dominé par différentes tendances.
Le pouvoir créatif de la contrainte
L’argument contre la poésie formelle est souvent centré sur son caractère restrictif perçu. Pourtant, paradoxalement, la plus grande créativité s’épanouit souvent dans les limites. La révérence américaine pour la nouvelle illustre ce principe, où la concision et la précision sont hautement valorisées. Le sonnet, lui aussi, démontre le potentiel artistique de la contrainte. Quatorze lignes peuvent-elles vraiment émouvoir l’âme ? Le pouvoir de la poésie à créer de la beauté découle précisément des limites qu’elle impose à l’écrivain. Comme la musique, avec ses accords et ses rythmes finis, la poésie nous met au défi d’innover dans des cadres établis.
Notre obsession moderne pour une vie sans restriction – consommer, voyager et se faire plaisir sans limite – s’avère finalement malsaine et insatisfaisante. La vraie beauté et l’émotion profonde naissent souvent de la retenue et du contrôle discipliné.
Embrasser la beauté par la discipline poétique
En abandonnant l’illusion d’une liberté sans restriction et en embrassant la discipline de la forme poétique, nous pouvons redécouvrir le pouvoir de la beauté. Grâce à l’application habile de techniques poétiques et à un engagement profond avec le spirituel, nous pouvons créer des œuvres d’une merveille durable.
(James Sale, FRSA, est un expert de premier plan en motivation et l’auteur de plusieurs recueils de poésie. On peut le trouver à www.jamessale.co.uk.)