Roméo et Juliette : L’histoire de ses fins alternatives

Roméo et Juliette de William Shakespeare est peut-être la tragédie amoureuse la plus emblématique de la langue anglaise. Sa conclusion dévastatrice, où les jeunes amants trouvent la mort prématurément dans une tombe, est gravée dans l’esprit du public et des lecteurs du monde entier. Cependant, ce que beaucoup de lecteurs contemporains pourraient ne pas réaliser, c’est que la fin de la pièce, et même son texte même, n’ont pas toujours été traités comme sacrés. Un voyage fascinant à travers les éditions historiques révèle de surprenantes fins alternatives à Roméo et Juliette qui ont gagné en popularité pendant plus d’un siècle, remettant en question notre révérence moderne pour les œuvres littéraires figées et offrant des paysages émotionnels différents pour le dénouement de la pièce.

Aujourd’hui, les productions théâtrales peuvent moderniser la mise en scène ou les costumes, voire raccourcir des dialogues pour le rythme, mais le texte fondamental de Shakespeare est généralement considéré comme intouchable. Nous nous attendons à ce que Hamlet parle en anglais élisabéthain, et non en argot moderne. Pourtant, cette adhésion rigide au texte « original » n’a pas toujours été l’attitude dominante chez les praticiens du théâtre et les éditeurs. L’examen des éditions historiques de Roméo et Juliette montre une surprenante volonté d’altérer, d’ajouter et d’adapter l’écriture de Shakespeare, culminant avec une version largement acceptée qui présentait une scène finale radicalement différente.

La première version faisant autorité de Roméo et Juliette est le quarto de 1599, publié comme la quatrième pièce de Shakespeare à paraître. Cette édition, qui a remplacé l’impression moins fiable de 1597, est devenue le texte source du monumental Premier Folio de 1623 – la collection qui forme la base des textes shakespeariens que nous utilisons largement aujourd’hui. Dans cette version largement acceptée, Roméo arrive à la tombe des Capulet, trouve Juliette apparemment morte, boit du poison et meurt. Juliette se réveille ensuite pour trouver Roméo mort à ses côtés, apprend la tragique vérité du Frère Laurent (brièvement), puis, incapable de supporter la perte, se poignarde avec le poignard de Roméo. C’est une séquence d’événements rapides et tragiques, le réveil de Juliette survenant quelques instants après la mort de Roméo, ne laissant aucune opportunité pour un échange final entre les amants.

Page de titre du quarto de 1599, première édition autorisée de Roméo et Juliette de Shakespeare, source clé de la fin originale.Page de titre du quarto de 1599, première édition autorisée de Roméo et Juliette de Shakespeare, source clé de la fin originale.

Les altérations influentes de David Garrick

Au milieu du XVIIIe siècle, une nouvelle version de Roméo et Juliette, adaptée par le célèbre acteur et directeur de théâtre David Garrick, gagna en importance. Cette version, jouée pour la première fois puis publiée en 1769, devint la norme pendant de nombreuses années dans les théâtres londoniens, notamment au Theatre-Royal de Drury Lane. Garrick, un titan de la scène du XVIIIe siècle, apporta plusieurs modifications à la pièce de Shakespeare, notamment en simplifiant certains personnages et en supprimant les mentions du premier amour de Roméo, Rosaline. Cependant, son altération la plus significative et durable fut l’ajout d’une scène substantielle à la toute fin de la pièce.

La version de Garrick présenta l’une des fins alternatives à Roméo et Juliette les plus notables en modifiant le moment du réveil de Juliette. Au lieu de se réveiller quelques instants après la mort de Roméo, la Juliette de Garrick s’agite et s’éveille avant que le poison n’ait complètement fait effet sur Roméo. Cela permet une conversation poignante, bien que dramatiquement accentuée, sur le lit de mort entre les deux amants. La scène ajoutée comprenait 67 vers, offrant à Roméo et Juliette un dernier échange déchirant où ils reconnaissent leur amour, leur destin et leur désespoir avant que Roméo ne succombe finalement au poison dans les bras de Juliette. Juliette se suicide ensuite comme dans l’original, mais les moments précédents sont entièrement différents.

Page de titre de l'édition de 1769 de Roméo et Juliette présentant la célèbre fin alternative de David Garrick avec la scène de mort ajoutée.Page de titre de l'édition de 1769 de Roméo et Juliette présentant la célèbre fin alternative de David Garrick avec la scène de mort ajoutée.

Garrick lui-même justifia ces modifications dans l »Avis’ de l’édition, expliquant sa justification pour altérer le texte de Shakespeare. Cette ouverture sur l’adaptation de la pièce reflète une époque différente de production théâtrale et de fidélité textuelle par rapport à aujourd’hui. L’objectif principal était souvent l’efficacité de la représentation et la réception du public, parfois même priorisées sur la préservation des mots exacts de l’auteur original.

La popularité de la fin alternative

La version de Garrick, avec sa scène de mort étendue, s’avéra incroyablement populaire. Les éditions ultérieures de Roméo et Juliette publiées tout au long de la fin du XVIIIe et du XIXe siècle, notamment celles de 1794, 1814, 1819 et 1874, continuèrent à imprimer le texte altéré de Garrick, le présentant souvent comme la version standard jouée sur scène. Certaines de ces éditions comprenaient des introductions qui défendaient ou expliquaient explicitement le choix de conserver les modifications de Garrick, soulignant les améliorations perçues par rapport à l’original.

Il est intéressant de noter que certains partisans de la version de Garrick soutenaient que ses altérations rapprochaient la pièce de ses sources, telles que les récits de Luigi da Porto et Bandello, ou les poèmes d’Arthur Brooke et Pierre Boisteau, dont Shakespeare s’était lui-même inspiré. Cet argument suggérait que l »amélioration’ n’était pas seulement pour l’effet théâtral, mais aussi un retour potentiel aux racines de l’histoire, impliquant que la fin originale de Shakespeare aurait pu s’éloigner trop du potentiel de pathétique dramatique du matériau source.

Pendant plus de cent ans, cette version, présentant la poignante conversation finale entre Roméo et Juliette, fut celle qui fut le plus largement lue et vue par le public. Cela souligne à quel point les textes littéraires, même ceux d’auteurs célèbres comme Shakespeare, pouvaient être fluides à différentes périodes historiques.

Le retour au texte original

La fin du XIXe siècle marqua un changement significatif d’attitudes envers les textes de Shakespeare. Un mouvement croissant vers l’érudition textuelle et une révérence naissante pour l’intention de l’auteur conduisirent à un désir de revenir aux versions les plus anciennes et faisant le plus autorité de ses pièces. Ce changement conduisit à des éditions qui rejetaient les ajouts et altérations de Garrick, se concentrant plutôt sur le quarto de 1599 et le Premier Folio de 1623.

Dans les années 1880, des éditions commencèrent à réapparaître qui rétablissaient des éléments que Garrick avait supprimés, tels que le personnage de Rosaline. De manière cruciale, elles revinrent à la fin originale de Shakespeare, où Roméo meurt avant que Juliette ne se réveille complètement, éliminant la conversation ajoutée de Garrick. La publication en 1886 d’un fac-similé du quarto de 1599 dans le cadre d’une série en plusieurs volumes des pièces de Shakespeare solidifia ce retour au texte original. L’introduction à cette édition, écrite par un érudit d’Oxford, se concentra sur les variantes textuelles et souligna les différences entre le quarto et le folio, reflétant un nouvel accent mis sur la rigueur académique et la recherche du « vrai » original.

Cette approche érudite des textes shakespeariens, qui privilégie les versions les plus anciennes faisant autorité et note méticuleusement les variations textuelles, est celle qui prévaut aujourd’hui. Nous considérons maintenant le quarto de 1599 et le Premier Folio de 1623 comme la base essentielle pour l’étude et la représentation de Roméo et Juliette, et la version de Garrick, autrefois standard, n’intéresse plus principalement que les historiens de la littérature et du théâtre étudiant l’histoire de la réception et de la représentation de la pièce.

Pourquoi l’exploration des fins alternatives est importante

L’histoire des fins alternatives à Roméo et Juliette de Garrick est plus qu’une simple note de bas de page curieuse dans l’histoire littéraire. Elle offre des perspectives précieuses sur la manière dont les textes sont perçus, adaptés et valorisés à travers différentes époques.

  • Autorité textuelle : Elle nous rappelle que le concept d’un texte unique, fixe et faisant autorité est relativement moderne. Pendant des siècles, les pièces étaient des scripts dynamiques sujets à altération par les acteurs, les metteurs en scène et les éditeurs.
  • Représentation vs. Publication : Elle souligne la tension entre une pièce en tant que texte littéraire destiné à la lecture et à l’analyse, et une pièce en tant que script destiné à la représentation en direct, où des considérations pratiques ou dramatiques peuvent nécessiter des modifications.
  • Histoire de la réception : L’étude de ces éditions altérées révèle comment le public et les critiques à différentes époques réagirent à l’œuvre originale de Shakespeare et quels éléments ils jugeaient pouvoir être « améliorés » ou enrichis. La fin de Garrick était populaire car elle offrait un autre type de gratification émotionnelle – un échange final plutôt que l’isolement sombre des morts originales.
  • La nature de l’adaptation : Elle fournit un exemple historique d’adaptation, une pratique qui se poursuit aujourd’hui au cinéma, à la télévision et dans les nouvelles productions scéniques. Elle soulève des questions sur la propriété d’une histoire et les limites de l’interprétation créative.

Alors que les productions modernes adhèrent majoritairement à la fin originale de Shakespeare, l’exploration de l’histoire des fins alternatives à Roméo et Juliette, en particulier la version influente de Garrick, enrichit notre compréhension de l’héritage complexe de la pièce et de la relation en constante évolution entre texte, représentation et public. Elle sert de rappel que même les œuvres littéraires les plus célèbres ont vécu des vies dynamiques au-delà de la création initiale de leur auteur.